Pour une mondialisation qui soit plus équitable

26Dominique Plihon, professeur en sciences économiques à l’Université Paris-Nord, est président du Conseil scientifique de l’Association pour la Taxation des Transactions Financières pour l’Aide aux Citoyens (ATTAC). Outre son combat pour l’instauration de la taxe Tobin, la priorité de l’association réside dans la lutte contre la mondialisation libérale. ATTAC se veut un mouvement d’éducation populaire tourné vers l’action et légitimé par la baisse de l’engagement syndical et le discrédit des partis politiques.
Dans le cadre d’une chaire économique organisée par le Centre Franco-Argentin, Dominique Plihon s’est rendu en Argentine à la mi-juin pour donner une série de cours et de conférences.
Ses derniers ouvrages sont une réédition à paraître en septembre du “Nouveau capitalisme”, La Découverte, collection Repères, ainsi qu’une version espagnole chez Siglo 21. Il a également coécrit avec François Chesnais “Les pièges de la finance internationale”, La Découverte, 2000 dont la version espagnole publiée en 2003 chez Akal s’intitule “Las trampas de la finanzas mundiales”.

L’ORDRE ECONOMIQUE MONDIAL

Vous définissez-vous comme un militant contre la mondialisation?

Oui, mais je suis aussi un militant pour l’altermondialisation. Depuis la chute du mur de Berlin et l’effondrement des systèmes communistes, on avait l’impression qu’il n’y avait pas d’alternative au libéralisme.

Avec ATTAC, nous nous opposons à la libéralisation tout azimut de notre société en particulier dans la culture, l’éducation, le transport ferroviaire et la justice. Dans l’agriculture, par exemple, les échanges doivent être maîtrisés afin de préserver l’indépendance alimentaire de chaque pays. Aujourd’hui, l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) impose une libéralisation à sens unique alors que, au contraire, nous devrions ouvrir nos marchés aux Pays en Voie de Développement.
Les multinationales ne devraient pas avoir la possibilité de réguler toutes les dimensions de notre société mais accepter l’intervention des acteurs sociaux, des syndicats et des Organisations Non Gouvernementales.

Alors, vous souhaitez placer les secteurs économiques sous surveillance ?

Bien sûr, regardez dans le secteur pharmaceutique, nous avons obtenu que l’on puisse vendre à bas prix des médicaments génériques pour soigner le SIDA dans les pays les plus pauvres sans que les grands groupes s’y opposent, au nom de la protection du droit de propriété intellectuelle.

Le secteur bancaire aussi mérite d’être contrôlé pour tempérer le caractère spéculatif de la finance qui peut conduire à déstabiliser des économies entières. Cela aurait permis d’éviter dans les années 1997/1998 le retrait brutal des fonds de pension des pays émergeants du Sud-Est (Philippines, Thaïlande, Indonésie…). Des dizaines de millions de personnes se sont alors retrouvées à la rue suite aux faillites.

Vous proposez un système de régulation fiscal à l’échelle internationale pour contrôler la finance mondiale. Sur quel concept repose-t-il ?

Nous voulons adapter les instruments de politique économique à la mondialisation en appliquant la taxe Tobin pour lutter contre la spéculation internationale et en instaurant des taxes globales.
Les raisons qui nécessitent la mise en place d’une fiscalité globale sont au nombre de quatre :
– Les bases fiscales nationales s’érodent dans le contexte de la mondialisation. Les capitaux se concentrent dans les pays où la pression fiscale est plus basse.
– La mondialisation accroît l’interdépendance des économies. Plutôt que de se mener entre Etats des politiques de concurrence fiscale autant coopérer grâce aux taxes globales.
– La mondialisation accroît les inégalités fiscales entre les agents économiques au profit des plus mobiles comme les cadres supérieurs et les firmes multinationales. Les autres subissent la fiscalité pesant sur les travailleurs et l’essentiel des prélèvements obligatoires.
– La mondialisation génère des besoins nouveaux (eau, environnement, sécurité) qui ne peuvent être financés qu’au niveau mondial.

Comment envisagez-vous le financement du développement dans les pays les plus pauvres ?

Il faudrait s’appuyer sur deux leviers :
– L’annulation de la dette des pays en pauvreté extrême. Ces pays ne devraient rembourser leur dette que si le financement porte ses fruits.
– La mise en place de transferts publics financés par les taxes globales. Ces dernières abonderaient un fond pour le développement mondial placé sous la tutelle des Nations Unies et financeraient des programmes dans l’éducation, la santé, le conditionnement de l’eau…

Faut-il nécessairement passer par une réforme des institutions mondiales ?

Nous pensons qu’il faut effectivement reconstruire la gouvernance mondiale pour rechercher un développement durable articulé autour de trois principes : la préservation des ressources non renouvelables, la préservation des acquis sociaux dans tous les pays (Droits de l’homme, Charte des Nations Unies) et la recherche de l’efficacité économique.

Pour cela nous proposons d’inverser l’ordre actuel dans la hiérarchie des institutions mondiales en subordonnant l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), le Fonds Monétaire International (FMI) et la Banque Mondiale (BM) à l’Organisation Mondiale pour la Santé (OMS), l’Organisation des Nations Unies pour l’Education, la Science et la Culture (UNESCO) et l’Organisation Internationale du Travail (OIT). Dans le domaine de la santé par exemple, cela permettrait que la question des traitements génériques du SIDA soit débattue au sein de l’OMS et non pas prioritairement à l’OMC.
Pour conclure, il s’agit de démocratiser les institutions en accordant un poids égal dans les instances de direction aux pays débiteurs et créanciers. Nous souhaitons un rééquilibrage dans la définition des politiques de prêts et d’ajustements entre les pays du Sud et du Nord.

LA FRANCE

La guerre en Irak a-t-elle, selon vous, redessiné un nouvel ordre économique mondial? Quelle place y tient la France ?

Nous aurions souhaité que la France se maintienne au sein de l’Europe, aux côtés de l’Allemagne, en désaccord avec les Etats-Unis dans le combat de ce dernier pour des prises d’intérêts économiques liés au pétrole en Irak. Malheureusement, nous avons observé un revirement des pays européens qui ont validé la résolution instaurant “un protectorat angloaméricain” en Irak et qui prennent position aujourd’hui contre l’Iran.

Le gouvernement table sur une croissance de
1,3 % en 2003. A contrario certains spécialistes économiques pensent qu’elle se situerait plutôt entre 0,8 et 1 %. Quel scénario vous semble le plus probable ?
Je pense que la croissance en 2003 sera plutôt inférieure à 1 % et qu’elle se maintiendra en deçà des 1,5 % en 2004. La crise financière et boursière a fragilisé les appareils productifs des entreprises (France Télécom, Vivendi…) qui sont aujourd’hui obligées d’assainir leur bilan pour se désendetter. Elles ne vont donc ni investir ni embaucher dans les prochains mois ce qui va peser sur la croissance.

Comment la France devrait-elle financer son développement et maintenir son déficit dans la limite des 3 % du PIB ?

Il faut mettre en place des programmes ambitieux au niveau européen dans les nouvelles technologies et dans l’environnement. Ces plans dynamiseraient l’économie dans des secteurs stratégiques, de manière à redonner confiance aux chefs d’entreprises et aux ménages. Le financement proviendrait d’un emprunt européen conjoint.

Un euro fort par rapport au dollar est-il souhaitable ?

La parité raisonnable se situe autour de un euro pour un dollar. Finalement l’euro peut être une monnaie forte et donner un image positive de l’Europe auprès des investisseurs étrangers. Ils joueront maintenant peut-être plus souvent l’euro contre le dollar.

Que pensez-vous de la grogne sociale actuelle contre la réforme des retraites et les mesures préconisées dans l’Education Nationale ?

La grogne est justifiée. Certes une réforme sur les retraites et dans l’éducation est nécessaire mais pas n’importe laquelle. Le gouvernement a manqué de concertation et a voulu imposer son plan. Le système d’allongement de la cotisation est inégalitaire; Les hauts salaires se constitueront une retraite complémentaire. Ils pourront partir en retraite avant les 42 annuités parce qu’ils auront eu un niveau de revenu suffisant. Ce n’est pas le cas pour les smicards et les classes moyennes.
En plus le financement n’est assuré que jusqu’en 2007. Il faut jouer sur d’autres paramètres comme l’augmentation des cotisations et la mise en place de prélèvements sur les revenus financiers un peu dans l’état d’esprit de la CSG.

L’ARGENTINE

Qu’est-ce qui vous surprend en Argentine ?

Je déplore l’absence de véritable politique de la France à l’égard de l’Amérique Latine et en particulier de l’Argentine. De la part des Argentins, je suis frappé par l’incivisme des classes dirigeantes qui possèdent une part importante du capital, notamment dans le domaine agricole, et qui exportent tous leurs profits à l’étranger. Elles ne participent pas du tout au développement industriel du pays.

Comment éviter cette fuite des capitaux ?

Il faut créer un système bancaire qui inspire confiance y compris aux classes moyennes. Mais il faut prendre aussi des mesures plus contraignantes telles que le contrôle des capitaux, comme l’ont fait les Chiliens dans les années 90. Cela aurait pour effet de décourager à l’entrée les mouvements spéculatifs. Cela servirait également à freiner les sorties de capitaux à la fois des résidents et des entreprises étrangères qui rapatrient leus profits au lieu d’en réinvestir une partie sur place. A charge au gouvernement argentin d’aider ces entreprises et de ne pas les spolier.

Quelles autres mesures économiques pourrait prendre l’Argentine pour sortir de la crise ?

Les Argentins viennent d’élire un nouveau président. Je suis pour l’instant favorablement impressionné par ce qui a été entrepris. Sur le plan politique, le gouvernement a commencé une épuration des hauts dirigeants dans l’armée comme dans la justice. Sur le plan économique, j’observe avec intérêt le rapprochement entre le Brésil et l’Argentine pour le Mercosur, l’dée de créer un système monétaire commun pour faire contrepoids au système souhaité par les Etats-Unis (l’ALCA)fondé sur le libre échange total.