Entente cordiale entre le gouvernement argentin et Aguas Argentinas

93« Armistice« , « cessez-le-feu« , « dépose des armes« , les expressions guerrières ont fleuri dans la presse française pour expliquer la signature, le 11 mai dernier, d’un accord partiel entre le gouvernement argentin et la filiale locale de Suez… Après plusieurs mois de tensions entre la Casa Rosada et les diverses entreprises privées de services publics qui culminèrent avec la suspension de la concession de la Française Thalès Spectrum, cet accord qui devrait selon le Président argentin « servir d’exemple » pour les prochaines renégociations, marque une nouvelle étape.

« Les politiques ne traitent pas les problèmes techniques, mais ils font passer les messages » a simplement commenté Renaud Mu-selier. Preuve de l’engagement du gouvernement français dans la résolution de cette négociation, sa venue à Buenos Aires pour assister à la signature de l’accord n’est sans doute qu’un premier pas vers de nouvelles relations entre les deux pays. « Nous avons avancé des arguments de bon sens pour l’avenir de l’Argentine, qui a besoin d’entreprises fortes et puissantes. Nous avons « amorcé la pompe« , et si nous avons pu le faire sur ce dossier nous pourrons aussi le faire sur d’autres. Il y a une grosse demande des entreprises françaises ici » a expliqué le secrétaire d’Etat aux Affaires Etrangères. Du côté argentin, Nestor Kirchner a bien fait comprendre que cet accord intervient en fait dans le cadre de négociations plus larges au sein des organismes internationaux. Le jour de la signature, le Président argentin a déclaré qu’il « remerciait éternellement » la France pour son appui. « Dans les moments les plus difficiles de la discussion avec le FMI, l’Argentine a toujours pu compter sur l’attitude solidaire du gouvernement français; nous savons que nous continuerons à compter sur elle et ceci a pour nous une très grande importance ».

Pour les consommateurs, les tarifs des services publics sont l’enjeu principal de ces renégociations. Les entreprises d’eau, de gaz ou de téléphone réclament depuis la crise de 2001 des hausses de tarifs, afin de compenser, selon elle, les pertes inhérentes à la dévaluation. Pourtant, les gouvernements de Eduardo Duhalde et de Nestor Kirchner s’y sont refusés jusqu’à présent, et l’accord signé avec Aguas Argentinas (voir encadré) ne déroge pas à cette règle, ce qui explique l’accueil globalement positif qu’il a reçu dans la presse argentine. Le P.D.G. d’Aguas, Yves-Thibault de Silguy, a cependant laissé entendre que ce sujet qui fâche sera à l’ordre du jour prochainement, peut-être lors des nouvelles discussions avec le gouvernement argentin en décembre prochain. « Ce serait mentir ou créer de fausses illusions que de dire qu’il n’y aura pas d’augmentations de tarifs » a-t-il déclaré.

Cet accord partiel ne fait pourtant pas l’unanimité. Ombudsman adjoint de la Defensoría de la ville de Buenos Aires (1), Atilio Aliman se félicite du gel des tarifs mais estime qu’il ne s’agit que « d’un gilet de sauvetage vu la situation actuelle« . Certaines zones de la ville nécessitent encore des travaux afin de satisfaire les demandes en égouts et le gouvernement municipal espère pouvoir bénéficier des investissements prévus. Pour les associations de consommateurs, qui participent depuis des années aux débats publics organisés avant chaque renégociation, le constat est plus mitigé. Pour Adelco (2), qui réclame une baisse de la TVA sur les factures d’eau, cet accord partiel a l’avantage d’avoir débloqué la situation, alors que la commission de renégociation avait été nommée depuis deux ans et demi. « Mais on aurait pu obtenir cet accord avant, sans la pression de la crise énergétique » explique Ana María Luro, la présidente de l’association. « Il faudra revoir en détail les termes du contrat en décembre » continue-t-elle, « et que l’organisme de régulation (3) soit réellement indépendant du gouvernement et de l’entreprise« .

Plus incisif, Pedro Busetti, de DEUCO (4), qui a passé au peigne fin le nouveau texte, se plaint du manque de transparence des discussions. « C’est un accord unilatéral, auquel les consommateurs n’ont pas eu accès. Alors que le gouvernement suspend les amendes à Aguas Argentinas, on ne sait pas ce qui va se passer avec les dettes que l’entreprise a envers l’Etat et envers les usagers. » Il conteste également le montant des investissements que doit réaliser l’entreprise: « sur les 242 millions annoncés, 55 millions proviennent en fait du fonds fiduciaire qui n’a pas été entièrement utilisé et 50 autres millions doivent être perçus cette année. Aguas ne débourse en fait que 137 millions de pesos. De plus, la loi dit que pour entamer une renégociation les poursuites de l’entreprise contre l’Etat argentin au CIADI (5) doivent être annulées. En fait, elles ne sont que suspendues« . Son association déplore elle aussi le manque de respect des institutions censées participer aux discussions. Sur le plan des tarifs, il estime enfin qu’il sera difficile de faire accepter une hausse en décembre, « car Aguas Argentinas a une très mauvaise image auprès du public« .

Le débat politique et social sur les renégociations des services publics n’est donc pas terminé. Les gouvernements français et argentins et Aguas Argentinas ont su retourner une situation mal engagée en évitant un affrontement nuisible à tous. Mais de nouveaux arbitrages devront être pris en décembre prochain.

Vincent Boigey

(1) Defensoría del pueblo de la Ciudad de Buenos Aires, http://www.defensoria.org.ar/
(2) ADELCO, http://www.adelco.com.ar/
(3) Etoss, Ente Tripartito de Obras y Servicios Sanitarios. http://www.etoss.org.ar/
(4) DEUCO, http://www.deuco.org.ar/
(5) CIADI, Centre International d’Ajustement de Différences Relatives à des Investissements, basé à Washington. Un des juges de ce tribunal est la Banque Mondiale, qui est en même temps actionnaire d’Aguas Argentinas, par le biais de la CFI (Corporation Financière Internationale, bras d’investissement pour le secteur privé de la Banque Mondiale).

Partager sur