« Il ne faut pas confondre croissance et développement »

110De nationalité belge à la naissance, mais naturalisé Français, Christian Comeliau est Docteur en Droit et en Sciences Econo-miques. Il a passé 12 années de sa vie, entre 1962 et 1974, en tant que chercheur et Professeur d’Economie à l’Université Nationale du Zaïre à Kinshasa… Il a ensuite travaillé comme économiste successivement pour la Banque Mondiale, l’OCDE et le Commissariat Général au Plan. Professeur d’Economie à l’Institut Universitaire d’Etudes du Développement à Genève jusqu’en 2003, il se consacre aussi à l’écriture d’ouvrages. Son dernier livre s’intitule « Les impasses de la modernité. Critique de la marchandisation du monde » paru au Seuil en 2000. Il porte actuellement la touche finale à un nouvel ouvrage « La croissance économique : mesure ou démesure ?« .

Développement ou croissance ?

Le Trait-d’Union : Qu’entendez-vous par développement durable ? Y a-t-il des limites ?

Christian Comeliau : « Le développement durable réside dans le progrès social au sens global du terme. Il porte sur des dimensions de la société telles que l’industrie et l’économie, mais aussi la santé et l’éducation. Il faut se garder d’assimiler la croissance au développement car elle n’en est qu’une composante. En effet, la croissance indéfiniment durable n’existe pas. Donc, la conception du progrès social ne peut reposer sur la seule croissance. Le modèle de développement actuellement dominant dans le monde se heurte à des impossibilités à court terme dans les obstacles sociaux qu’il crée, comme l’inégalité croissante, l’exclusion ou encore les obstacles écologiques. Aussi il faudrait ré-imaginer une forme de progrès social en lui assignant une diversité d’objectifs dont font partie la qualité de vie, la justice sociale, la sécurité, le respect des ressources naturelles, l’autonomie des collectivités, la convivialité et la croissance dans les pays pauvres. »

LTdU : Comment financer ce développement ?
C.C. : « La question du financement des objectifs cités plus haut est, pour les pays riches, un problème de choix dans l’allocation des ressources. Actuellement, au niveau mondial, une grande partie des richesses est investie dans des budgets militaires ou dans la découverte de l’espace… Le problème du financement ne se pose de façon cruciale que dans les pays pauvres. »

LTdU : En quoi consistent les impasses (économiques, sociales et écologiques) de la modernité que vous évoquez dans votre dernier ouvrage sur « la marchandisation du monde » ?
C.C. : « Notre modèle de développement et de progrès social se trouve associé à la modernité depuis deux siècles avec l’ère de la révolution industrielle. Il est consommateur de ressources et fondé sur l’inégalité. On aboutit à un système de sélection où l’exclusion s’avère nécessaire au bon fonctionnement. Le système mondial ne survit qu’en organisant une exclusion croissante ce qui signifie que les avantages vont profiter de plus en plus à une fraction minoritaire de la population mondiale. Il y a bien évidemment aussi des obstacles écologiques à ce type d’expansion. Il faut réfléchir à un autre système. Par ailleurs, la manière dont on mesure l’augmentation de la richesse me semble ambiguë. Par exemple, dans la notion de Produit Intérieur Brut (PIB), on confond les activités économiques et le résultat des activités économiques. Quand il y a une tempête dévastatrice et inattendue, le PIB augmente du fait des activités de réparation qui sont générées. Et pourtant, il est évident que le bien-être de la population n’a pas augmenté. »

« En France, les inégalités s’accroissent »

LTdU : Comment évaluez-vous le potentiel de développement de la France ?
C.C. : « Le potentiel de la France en terme de ressources naturelles et de capacités humaines est tel qu’il n’y a pas d’obstacle à une amélioration de la condition de vie des Français. Or les inégalités en France, déjà très fortes, s’accroissent. Ne faut-il pas s’orienter vers une meilleure répartition des revenus et un meilleur accès aux services ou aux biens publics ? Je pense à la retraite, la santé, l’éducation et l’urbanisation avec le logement et les conditions de voiries. Je doute que l’amélioration du progrès social ne passe par la consommation, la multiplication des marchandises et l’augmentation du revenu. N’y a-t-il pas d’autres choses plus importantes dans le type de progrès social envisageable en France ? »

LTdU : Comment la France va-t-elle financer son développement tout en restant en deçà des 3% du PIB?
C.C. : « Il s’agit d’une tâche difficile, mais en situation de crise, on a plus de chance de déboucher sur un vrai débat politique. J’appelle de mes vœux un débat politique sur les arbitrages budgétaires dans une perspective de plus longue échéance. Je souhaite insister sur le fait qu’actuellement la politique de la France est centrée sur le court terme, ce qui est inquiétant. Ni les entreprises ni les ministères n’ont malheureusement le temps de travailler sur la longue échéance dans la planification et les grands choix de politique économique. Pour cela il manque un instrument de réflexion sur le long terme dont le Commissariat au Plan pourrait jouer le rôle en élaborant des program-mations pluriannuelles comme c’était le cas jusqu’en 1993« .

LTdU : Suite au dernier remaniement ministériel, que pensez-vous de la gestion des dossiers sensibles, notamment l’Assurance Maladie et l’Education ?
C.C. : « En ce qui concerne la Santé, la réforme s’avère indispensable compte tenu des caractéristiques démographiques de vieillissement de la population et de l’explosion des dépenses. Outre la mise en place d’une réglementation sérieuse pour éviter les abus, il y a une réflexion à mener sur la part collective et la part individuelle que chacun doit fournir. Il doit se dégager une priorité dans les besoins dans le sens où il y a des soins essentiels à mieux rembourser comme pour le dentaire et d’autres soins où il faudrait plus responsabiliser le patient lorsqu’il est en situa-tion de surconsommation.

Dans le domaine de l’Education il y a également des problèmes à résoudre. On observe une régression de la qualité de l’enseignement dans le primaire et le secondaire. Quant au supérieur, les étudiants sont mal formés sur des questions de base : ils ont du mal à bien écrire et exprimer leur pensée. Il faudrait tendre vers une qualité homogène de l’enseignement supérieur entre les grandes écoles et les universités. »

L’Argentine

LTdU : Que pensez-vous de la situation politique, économique et sociale de l’Argentine ?
C.C. : « L’argentine est un pays qui a été remarquablement développé et riche mais qui se trouve aujourd’hui en situation de crise profonde. Le contraste entre les ressources et la si-tuation de pauvreté extrême est choquant. En plus, le problème politique du pays se traduit par des alternances de régime. »

LTdU : L’Argentine vous semble-t-elle un pays d’avenir, porteur pour les investissements d’entreprises françaises ?
C.C. : « Il y a une forte attractivité pour des investissements étrangers, mais à chacun d’évaluer le risque au regard de la relativité politique. »

LTdU : Qu’est ce qui vous séduit en Argentine et, à contrario, qu’est qui vous déplaît ?
C.C. : « À travers toutes ses contradictions, les Argentins font preuve d’une très grande créativité sociale, artistique, culturelle, économique et intellectuelle. Au Ministère de l’intérieur, j’ai été frappé par le haut niveau du débat et la capacité d’imagination sur le plan économique. En revanche, je déplore les horreurs qui ont été commises lors des régimes militaires ainsi que le niveau de misère atteint dans ce pays potentiellement riche et aux grandes capacités de raffinement culturel. »

Emmanuelle Nguyen Thiery

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