Pour les 60 ans du débarquement, les anciens combattants franco-argentins à l’honneur

102« Les vrais héros, ce sont ceux qui y sont restés » corrige immédiatement Michel Iriart quand on lui parle d’acte de courage. « Je n’oublierai jamais ce soldat qui est mort à côté de moi, seulement six heures avant la fin de la guerre » continue-t-il avec une ombre dans le regard… Comme tous les jeudis, il est venu dîner au restaurant de l’Union Française des Anciens Combattants (1), afin de re-trouver ses camarades, de moins en moins nombreux.

Pourtant, ce jeune homme de 84 ans ne sombre pas facilement dans la tristesse. La guerre, sa guerre, il l’a déjà racontée des dizaines de fois, mais, journaliste d’âme et de profession, il ne se lasse pas de raconter « les missiles V1 et V2 qui nous tombaient sur la gueule » en 1944. Né à Buenos Ai-res en 1921 de parents français d’origine basque (« farouchement français et foncièrement basques« , dit-il), il partage sa vie entre ses études de droit à la faculté et l’agence Havas que dirige son père (2) quand éclate la guerre. Trois ans plus tard, en 1942, il s’engage dans l’armée française au siège argentin du Comité De Gaulle.

C’est le début d’un long périple : le bateau qui l’emporte vers l’Angleterre est torpillé dans les Bermudes par les Allemands, mais il ne coule pas et les presque 400 volontaires (Argentins, Anglais, Polonais, Français ou Chiliens (3)) sont sauvés le lendemain par l’armada des Etats-Unis. Transportés jusqu’à New York, ils feront ensuite le voyage jusqu’en Norvège avant de redescendre enfin vers l’Angleterre.

Affecté tout d’abord à une batterie de soldats malgaches, Michel Iriart est ensuite envoyé à l’Ecole Militaire Française de Saint Cyr, alors « délocalisée » en Angleterre. Après deux ans de formation, il reçoit son affectation le jour même du débarquement en Normandie, le 6 juin 1944 : agent de liaison sur le front entre l’Étatsunien Bradley et l’Anglais Montgomery. Quelques jours plus tard, il débarque donc, en compagnie de troupes canadiennes, à Juno Beach, près de Courseulles-sur-mer. Sillonnant la Normandie à peine libérée à moto, il mènera de nombreuses et parfois périlleuses missions.
Mais ses périples ne s’arrêteront pas au débarquement en Normandie. « Coup de chance« , comme il avoue lui-même, un supérieur le remarque et l’emmène avec lui le 24 août en mission à Paris, pas encore libérée, où il intègre la 2º D.B. du Général Leclerc. Après avoir participé de la libération de la capitale, il aura l’honneur de balader dans les rues de Paris Marlène Dietrich, récemment arrivée des États-Unis. Ensuite, il suit sa division en Lorraine, où il est alors affecté à la compagnie du Commandant Dronne. Profitant de ce qu’il parle parfaitement espagnol, celui-ci le nomme à la tête d’un groupe de républicains espagnols qui accompagne l’armée française. Leur avancée les mènera jusqu’à Berchtesgaden, près du bunker de Hitler.

Une fois la guerre finie, Michel Iriart s’empresse d’aller visiter sa famille française au Pays Basque, mais bientôt la guerre d’Indochine commence et il endosse une nouvelle fois l’uniforme. Pourtant, fatigué des conflits armés, il se retire en 1947 avec le grade de Capitaine et rentre en Argentine retrouver sa famille. Il y restera toute sa vie, reprenant le flambeau de son père puisqu’il dirigera le bureau « Cône Sud » de l’AFP.

Des Pyrénées à Buenos Aires, en passant par Casablanca et la Lorraine

Retour à la table de l’Union Française des Anciens Combattants. Avec sa carrure de boxeur et sa voix de ténor, Laurent Baltasar ne passe pas inaperçu. À plus de 80 ans, il garde lui aussi une énergie de tous les instants. En 1943, alors que Michel Iriart a déjà quitté l’Argentine pour l’Angleterre, il laisse lui aussi son pays, la France, afin de prendre part à la lutte anti nazi. « J’avais 19 ans. Des soldats allemands et un gendarme français sont venus me chercher pour m’envoyer au STO » raconte-t-il. « Le soir même, avec un ami qui connaissait bien les chemins de montagne, nous avons fui vers l’Espagne ! ».

Dans l’Espagne de Franco ils seront faits prisonniers, avec plusieurs milliers d’autres Français. Ils passeront 6 mois terribles en prison, où Laurent Baltazar perdra près de 9 kilos. Libérés grâce à l’intervention de la Croix-Rouge et du Général De Gaulle, ils débarquent à Casablanca, « où pendant 6 mois nous eûmes droits à double ration de nourriture pour nous remettre » se rappelle-t-il.

Lui aussi doit se soumettre à une préparation militaire stricte avant de pouvoir se battre. Pendant 8 mois il s’entraîne dans le Sahara algérien sous un soleil de plomb. Enfin, le 14 août, c’est le « Jour J » : dans le cadre de l’opération Anvil-Dragoon, 250.000 français et 100.000 américains et anglais débarquent en Provence. Parti d’Oran, Laurent Baltasar arrive à Toulon et suit l’Armée Française d’Afrique dans sa remontée vers Lyon, puis les Vosges, l’Alsace et la Lorraine, où il endure un hiver particulièrement rigoureux. Ensuite, c’est l’entrée en Allemagne puis en Autriche en avril 1945, et l’annonce de la capitulation allemande.

Comment donc est-il arrivé en Argentine ? « Les collabos qui faisaient du commerce avec les Allemands, je les avais connus avant de fuir en Espagne » fulmine-t-il aujourd’hui encore. « Quand, après la guerre, je suis revenu dans mon village de Bagnère de Luchon, ils étaient toujours là. J’ai dit à mes parents que le lendemain j’allais aller les descendre moi-même ! Évidemment, ils ne m’ont pas laissé faire. Alors comme je ne vou-lais pas rester là, j’ai décidé de partir, loin. » Marié à une cordobaise, Laurent Baltasar à lui aussi passé toute sa vie en Argentine après avoir connu la violence de la guerre.

(1) Union Française des Anciens Combattants, Santiago del Estero 1435. Un restaurant français, ouvert à tous, y fonctionne du mardi au dimanche. On y trouve également une bibliothèque. Tel: 4305 0547

(2) L’agence Havas, créée en 1835 par Charles-Louis Havas, sera nationalisée et deviendra l’AFP après la IIº Guerre Mondiale. Pendant le conflit elle défendait, de même que l’Ambassade de France, les intérêts du gouvernement de Pétain. Son bureau de Buenos Aires sera fermé pendant la guerre et le père de Michel Iriart dirigera alors… le bureau d’information de la France Libre.

(3) Près de 500 Argentins participeront notamment du « Argentine-British 164 Squadron » de la RAF, dont le slogan était « Firmes Volamos« . Pour plus de renseignements, voir le site http://www.firmesvolamos.com.ar

Vincent Boigey