Quand le Brésil et l’Argentine règlent leurs comptes en France

C’est bien connu : « les Brésiliens haïssent les Argentins » -et non seulement sur les gradins des stades- ce qui n’empêche pas ces derniers de rester admiratifs devant la puissance brésilienne. C’est cette ambiguïté entre l’Argentine et le Brésil qui a fait l’objet d’une conférence à la Maison de l’Amérique latine en mars dernier à Paris.

Raúl Antelo pose tout d’abord la question de l’identité nationale. En effet, si les deux géants d’Amérique latine entretiennent, au moins à première vue, des rapports complexes alternant répulsion et attraction, ils doivent au préalable exister en soi : auteurs historiques et contemporains, figures emblématiques de l’imaginaire social, évènements historico-politiques, géogra-phie, autant d’éléments porteurs d’identité.

L’Europe, prise comme modèle social, économique et surtout culturel, participe largement de la construction identitaire de l’Argentine et dans une moindre mesure de celle du Brésil. En effet, il existe l’idée que l’Argentine et le Brésil auraient pris du « retard » par rapport à l’Europe. Mais Antelo désapprouve ce débat et insiste sur le fait que l’Argentine et le Brésil ne doivent en aucun cas tenter de « rattraper » ce retard, mais au contraire affirmer leurs différences par rapport à l’Europe et, à eux deux, en s’unissant « contre » l’Europe, rendre possible l’identité latino-américaine.

L’auteur poursuit sur le thème de l’attraction entre le Brésil et l’Argentine : les deux pays « mûrissent dans la compréhension de problèmes qui leur sont communs, dans le besoin de s’approcher, dans un monde marqué par les hégémonies, dans la perception de tant d’affinités culturelles« . Puis il constate :

« Au-delà des éventuelles difficultés économiques, on dirait que l’intégration fonctionne très bien là où le capitalisme n’entre pas ou là où il entre moins »

A l’Université (Florianópolis), nombreuses sont les recherches et les publications binationales. Ou encore l’exemple de ces revues binationales Grumo et Margens/ Márgenes, qui ont apporté une rénovation optimiste dans la mesure où elles explorent la supposition innovatrice « qu’un attribut argentin appartienne au Brésil et vice-versa« . Ainsi les affinités entre le Brésil et l’Argentine sont évidentes, et comme le con-firment de manière également optimiste les so-ciologues Roberto Russell et Juan Gabriel Tokatlian, l’Argentine et le Brésil ont toujours su entretenir des relations d’amitié et de coopération, malgré les contextes critiques de relation bilatérale et de rivalité. Toutefois, il faudrait nuancer : aucune politique durable n’a abouti, et le contexte mondial, jusqu’aux années 80, a rendu difficile le développement d’une relation bilatérale véritable.

Raúl Antelo développe encore un peu plus cette relation d’attraction et pose alors la question de savoir ce que serait être « argentin-brésilien« . Le phénomène du portugnol, présent mais limité, vient appuyer l’idée qu’une zone culturelle et géographique argentine-brésilienne pourrait peut être exister. Cependant les différences culturelles entre le Brésil et l’Argentine sont importantes, comme le soutenait l’explication culturelle prédominante jusque dans les années 30 : d’un côté la culture nordestine de la « plantation », intensive, et qui exigeait une stratification prononcée entre maîtres et esclaves ; et de l’autre (au Sud du Brésil et en Argentine), la culture de la « prairie« , extensive, exigeant une culture homogénéisante où patrons et hommes de main se rassemblaient dans une « alliance symbolique« , pour le churrasco, le chimarrão, ou l’asado.

Mais c’est aussi un sentiment de répulsion qui caractérise les rapports entre le Brésil et l’Argentine. Il existe une dissymétrie fondamentale : à titre d’exemple, la deuxième langue obligatoire au Brésil est l’espagnol ; or les étudiants argentins ne choisissent le portugais (ou le brésilien) qu’au même titre que le japonais, le français ou le russe. De même, le Brésil a constitué et constitue encore aujourd’hui une terre d’accueil, notamment pour les Argentins, alors que l’Argentine n’accueille que très peu de Brésiliens. Ce pas en avant vers l’Argentine, et vers l’Amérique latine en général, n’est pas réciproque. R. Antelo qualifie alors de « hooligan » l’auteur argentin Roberto Arlt lorsqu’il écrit : « Nous sommes les meilleurs, sans retour : les meilleurs. (…) Nous sommes les meilleurs car nous avons une curiosité énorme et une culture collective magnifique« . Et de là naît le paradoxe que Pierre Rivas s’empresse d’ajouter à la pensée de R. Antelo : les Argentins, peuple qui passionne et qui intrigue, sont aussi connus -notamment au Brésil- pour être « arrogants » et peu ouverts sur le monde extérieur. Et comme « ils sont les meilleurs« , ils n’éprouveraient pas la nécessité de regarder au-delà de leurs frontières.

Les historiens brésilien et argentin Boris Fausto et Fernando J. Devoto en avaient conclu que l’on était arrivé à un moment où l’Argentine représentait le passé, les temps glorieux où Buenos Aires ressemblait de façon surprenante à une ville européenne, la nostalgie, et ce face à un Brésil qui, serait, lui, un « pays du futur« . C’est Beatriz Sarlo qui constate que Maradona est une figure intouchable en Argentine, alors qu’il est devenu dans l’imaginaire social extérieur la représentation de la décadence (Nuestra parte maldita ; 2001). Pierre Rivas conclue:

« L’Argentine et le Brésil trouveront sans aucun doute un terrain d’entente lorsqu’ils auront acquis leur identité propre, par le biais de la culture de la différence »

Sabrina Cahen

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