Chômeurs ou travailleurs pauvres ? Les paradoxes de l’incitation au travail en France

globocondaDans le cadre du programme de double diplôme argentin et français en économie La Condamine, la Faculté de Sciences Economiques de l’Université du Salvador a reçu la visite de deux professeurs d’économie de l’université de Paris-Évry : Michel Guillard, chercheur en macroéconomie financière et monétaire, et Thierry Laurent chercheur en macroéconomie et économie du travail.

A cette occasion, la faculté de sciences économiques a organisé, le jeudi 26 septembre, dans ses locaux, une conférence au cours de laquelle les deux professeurs ont présenté leurs travaux récents. Dans une session présidée par le Directeur d’économie de la faculté, Dr. Armando Lago, le professeur Thierry Laurent a d’abord présenté les principaux problèmes liés à la coexistence en France d’un système de revenu minimum et de salaire minimum.

C’est une réalité qui paraît difficile à expliquer: en France, plusieurs centaines de milliers de salariés occupent des emplois pour des salaires inférieurs aux revenus d’assistance dont ils pourraient bénéficier s’ils ne travaillaient pas. L’emploi ne leur rapporte pas, et pourtant ils travaillent. On n’a pas encore dénombré avec précision l’ampleur du phénomène, mais on sait déjà qu’il est récent, massif et en pleine extension.

Premier constat, un nombre croissant de salariés occupent des emplois rémunérés à un salaire proche du SMIC horaire pour une durée du travail très limitée sur l’année. Cela est lié à la forte progression du temps partiel des années quatre-vingt-dix. Il en est résulté un développement des travailleurs pauvres, les « working poors« , qui occupent un emploi mais appartiennent à des ménages dont le niveau an-nuel de revenu les situe en dessous du seuil de pauvreté.

Deuxième constat : les dispositifs de soutien aux bas revenus, tels qu’ils fonctionnent actuellement en France, font que l’on ne gagne rien ou presque à occuper un emploi à temps partiel. Un célibataire au RMI, par exemple, peut voir à terme son revenu diminuer s’il occupe un emploi à temps partiel rémunéré au SMIC, dès lors que cet emploi est d’une durée inférieure à 20 heures par semaine. La mise en évidence de ces « trappes à inactivité » conduit à insister sur les problèmes d’incitation au travail et, par voie de conséquence, sur le caractère « volontaire » des situations de chômage : si les chômeurs ne trouvent pas d’emploi, ce n’est pas parce que ces emplois n’existent pas, mais parce qu’ils ne veulent pas occuper des places qui existent, mais qu’ils jugent trop peu rémunératrices comparées aux revenus d’assistance.

Ces deux constats semblent contradictoires : comment expliquer que des individus ne gagnent rien à travailler et qu’en même temps un nombre croissant d’entre eux travaillent ? Le paradoxe n’est qu’apparent : si les « Rmistes » acceptent des emplois qui ne leur rapportent pas, c’est bien parce qu’ils pensent y gagner. Le fait d’occuper un emploi à temps partiel – même si l’on y perd à court terme – peut améliorer l’employabilité tout en évitant la déqualification liée à un séjour prolongé dans le chômage ; ceci augmente alors les chances d’accéder à de meilleurs emplois par la suite. Si le travail ne paie pas dans l’immédiat, il peut donc rapporter à terme.

Une enquête de 1998 sur les sortants du RMI fournit des éléments allant dans le sens de cette analyse : près d’un tiers des bénéficiaires du RMI qui reprennent un emploi déclarent ne pas y avoir d’intérêt monétaire (12 % déclarent y perdre, plus de 20 % déclarent ne rien y gagner) ; 28 % des sortants du RMI qui occupent un emploi le qualifie de « premier pas vers un vrai travail » . Il est donc fréquent que les bénéficiaires du RMI acceptent un emploi à temps partiel qui ne leur rapporte pas dans l’immédiat, voire qui leur coûte, parce qu’il leur ouvre des perspectives d’amélioration de leur situation dans l’avenir.

Dès lors, même si les chômeurs n’ont pas d’intérêt financier immédiat à prendre un emploi, on ne peut pas en déduire qu’il est préférable pour eux de rester dans l’assistance plutôt que de travailler. Cette remarque permet d’expliquer le développement d’une pauvreté laborieuse malgré l’existence des « trappes à pauvreté« .

Jérôme Coubry *

*Coordinnateur des carrières franco-argentines de la Faculté de Sciences Economiques de l’Université du Salvador. Les conférences ont été enregistrées en français et en espagnol et sont à la disposition du public à la bibliothèque de la Faculté de Sciences Economiques de l’Université

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