Julien Gracq et Alain Robbe-Grillet ne sont plus

L’actualité littéraire, ce n’est pas seulement suivre les écrivains reconnus dans leurs publications successives ou guetter l’émergence de nouveaux talents. C’est aussi, parfois, saluer un écrivain qui disparaît.

AVT_Julien-Gracq_1831Le 22 décembre dernier disparaissait Julien Gracq, à l’âge de 97 ans. De son vrai nom Louis Poirier, il intègre en 1930, à 20 ans, l’Ecole Normale Supérieure d’où il sortira agrégé d’Histoire-Géographie quatre ans plus tard. Entre-temps, il découvre le surréalisme, le romantisme allemand, l’opéra wagnérien et quelques lieux comme Londres et Venise, toutes influences qu’on retrouvera dans l’esprit romanesque de ses œuvres.

Un moment tenté par l’engagement politique (il adhère au parti communiste) il y renonce pour se consacrer toute sa vie à l’enseignement de l’histoire-géographie au lycée Claude Bernard à Paris, et à la littérature. Son premier roman Au château d’Argol est refusé par Gallimard, mais édité en 1938 à 150 exemplaires par José Corti ; il restera, ensuite, toujours fidèle à cet éditeur.

Dès cette première œuvre, Julien Gracq (pseudonyme choisi en référence à Julien Sorel et aux Gracques) rejette le terme de « roman » ; son récit de la désunion psychologique et sentimentale de deux hommes et d’une femme prend place dans un paysage de lande désolée, à la frontière du réel et de l’onirique, qui renvoie aux décors des grands mythes.

A la fin de la guerre, Julien Gracq publie son second roman Un beau ténébreux et une pièce de théâtre Le Roi pêcheur qui est très mal reçue par la critique. En réponse, Julien Gracq rédige un pamphlet féroce intitulé La littérature à l’estomac fustigeant les mœurs littéraires, le maquis des prix et le vedettariat des écrivains. C’est dans la droite ligne de cet écrit qu’il refusera quelques années plus tard, en 1951, le prix Goncourt qui lui a été attribué pour ce qui est incontestablement son chef d’œuvre Le rivage des syrtes. Et jusqu’à la fin de sa vie, il restera à l’écart de la scène littéraire quitte à passer parfois pour un écrivain hautain.

Dans Le rivage des Syrtes, Julien Gracq cultive une certaine forme d’imprécision du réel qui contribue à créer ce sentiment d’attente, de confrontation au néant, de rupture entre la magnificence de l’attente et l’irruption de l’évènement qui survient comme une catastrophe. L’importance donnée au paysage, à sa description, comme à l’exploration patiente des personnages donne une dimension presque mythique à cet univers.

La qualité de l’écriture de Julien Gracq, l’amplitude de sa respiration, sert magnifiquement son propos, atteignant une dimension parfois baroque. « Ce matin tout à coup, en me levant, j’ai senti au plein cœur de l’été, comme au cœur d’un fruit, la piqûre du ver dont il mourra, la présence miraculeuse de l’automne. C’était sur cette journée, douce, chaude encore, à la merveilleuse lumière voilée (mais je ne sais quoi d’un peu atténué, d’un peu lointain : cet affinement vaporeux d’un beau visage aux approches de la consomption) un grand flux d’air frais, régulier, salubre, emportant – l’espace soudain sensible, clair et liquide, comme une chose qu’on peut boire, qu’on peut absorber – une de ces sensations purement spatiales, logées au creux de la poitrine, les plus enivrantes, les plus pleines de toutes, où la beauté se fait pure inspiration, qu’on mesure à un certain gonflement surnaturel de la poitrine, comme une Victoire antique. » (extrait d’Un beau ténébreux). On trouve là un exemple de son aptitude à vouloir, au travers des perceptions, des sentiments, des pensées, atteindre une autre dimension conquise sur l’imaginaire, sur le mythe.

Au total, Julien Gracq aura publié 19 livres ; son œuvre, sans doute exigeante, est entrée de son vivant dans la Pléiade. Il faut lire Le rivage des syrtes.

robbe_grilletAutre disparu, et tout récemment, Alain Robbe-Grillet décédé le 18 février. Il a été une des figures du « Nouveau roman » ce mouvement radical né dans les années 60 dont faisaient partie des écrivains comme Nathalie Sarraute, Claude Simon, Michel Butor. Ses ouvrages les plus fréquemment cités, et les plus intéressants, sont La jalousie et Les gommes.Une écriture minimaliste, tout à l’opposé de celle de Julien Gracq.

Sylvia Cauquil

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