Célébration au royaume du Surubí

Il est, au bout de 10h et demi d’omnibus depuis Buenos Aires et après 800 kilomètres de route graveleuse, une ville paisible de la province de Corrientes nommée Goya. En ce premier week-end de mai, elle troque le temps d’une pêche pour la 35ème édition son rythme tranquille pour une folle fête d’ampleur extraordinaire. Des pêcheurs passionnés, venus des quatre coins du monde, se réunissent pour participer à la « Fiesta Nacional del Surubí ». Le prix revient à celui qui aura pêché le plus grand Surubí, ce gigantesque poisson carnivore du Río Paraná pouvant atteindre jusqu’à deux mètres de long. Durant près de 20 heures, 720 embarcations, par équipes de trois, tiennent la ligne sans discontinuer espérant lever le plus gros spécimen. Récompense au vainqueur : une barque de pêche équipée d’un puissant moteur et des toutes dernières installations du marché. Barque qui, cela ne fait aucun doute, servira l’année suivante pour la même fête. Dans la province de Corrientes, cette pêche parait être une véritable religion populaire dont la ville sainte serait Goya. Partout dans la ville, sur les façades des maisons, dans les conversations, il n’est question que du « Géant » du rio.
Alors, à l’heure du départ des « lanchas », le long des berges du fleuve, c’est une véritable bataille pour obtenir la meilleure place pour assister au passage des barques. Depuis un vieux bateau à vapeur amarré à demeure, siège du cercle des pécheurs de Goya, un speaker chauffe l’assistance, rappelle les règles du concours, le déroulement de la fête, vante la vaillance des équipes locales et salue la présence des équipes étrangères : des Brésiliens, des Italiens, des Espagnols, des Suédois et même des Japonais ont fait le déplacement pour venir défier celui que les « correntinos » appellent le prince du Río. Lorsque les bateaux s’élancent, c’est l’allégresse : de gros hauts parleurs crachent à plein poumon la chanson officielle de la fête, une rengaine à trois temps entraînante reprise par tout le public amassé sur la Plaza Italia, grande esplanade qui borde la rive est du fleuve. Toutes les « lanchas » se ruent de front, chacun essayant de se faire une place pour arriver le premier dans la zone de pêche afin d’obtenir le meilleur emplacement.

Cinq minutes plus tard, le dernier bateau passé, on quitte les bords du Paraná, la foule se dirige en ville dans les parcs et les rues adjacentes de la place centrale, les gens viennent en famille s’asseoir dans l’herbe en partageant un maté. La ville connaît lors de ce week-end de la fête du Surubí le plus gros évènement de l’année. Pendant que les hommes sont dans le rio à pêcher, les femmes, les enfants, et tous ceux qui n’ont pas eu la chance de trouver place dans une embarcation, boivent un verre ou se promènent autour des stands de la foire centrale, profitant dans une atmosphère familiale de cet après midi ensoleillé d’automne. Certains vont au casino, construction récente à l’américaine ou les notables locaux comme les plus modestes viennent tenter leur chance.

Puis en début de soirée, tous se rendent sur le grand champ de foire aménagé pour l’occasion. On y vend des bateaux, des blousons de cuir, des cannes à pêche et quantité d’artisanat local : « bombillas » et calebasses à maté, couteaux, outils. Sur une grande scène, jouent les « Nocheros », célébrités du folklore national. On y présente également la Reine de l’édition, élue la veille. Pendant un an elle sera ambassadrice à travers tout le pays de la fête du Surubí dans d’autres concours. La soirée sera sage, car le lendemain c’est le retour des embarcations avec le résultat du concours.

Dans un souci de protection de l’animal, les Surubíes sont mesurés par les commissaires sur le lieu de prise. Peu seront ramenés à terre pour les photos officielles. Dès 12h, l’annonce tombe. Le silure pris par une équipe de Corrientes d’1m 27 de long surpasse de 6 cm celui d’une embarcation de Goya. Les vainqueurs seront les invités spéciaux de l’ »asado » du soir. En ce dimanche, pour conclure la fête, se réunissent, sous un grand chapiteau, à côté de la foire et du bal populaire qui bat son plein, quelque 4000 pêcheurs, officiels et journalistes autour d’un barbecue géant. L’évènement est couvert par plusieurs télévisions nationales et est ponctué par des remises de prix durant tout le repas. Toute la nuit on chantera, dansera à la gloire du dieu Surubí.

Au petit matin, Goya a retrouvé son aspect provincial. Il est 8 heures, c’est lundi, les commerces ouvrent, les dernières « lanchas » des autres villes s’en vont tirées sur des remorques, une petite bruine flotte dans l’air : l’hiver est tombé, d’un coup, comme s’il avait été retenu durant toutes les festivités pour permettre au « berceau du Surubí » de célébrer son emblème. Ainsi, celui qui arriverait à Goya ce matin là ne soupçonnerait pas au premier abord qu’une des plus grandes fêtes de pêcheurs au monde s’y était tenue la veille. Mais en regardant mieux, il l’aura deviné : à l’un de ces regards gêné trahissant dans les yeux d’une fille un lendemain de fête et, à cette vitrine plus loin dans l’angle d’une rue où trône une tête, de Surubí.

Charles Mathieu-Dessay