La Révolution française, inspiration de l´indépendance argentine

Lors du bicentenaire de la Révolution française fêté le 14 juillet 1989, Jean-Paul Goude est chargé de créer un spectacle chorégraphique sur le thème. Et, ô surprise, il choisit de représenter plusieurs pays du monde au lieu de se focaliser uniquement sur les évènements historiques de 1789. Comme l’a dit François Dosse lors de sa conférence du mardi 27 avril à la Rural : « Si Goude avait seulement organisé un défilé de sans-culottes le 14 juillet dans Paris, ça n’aurait servi à rien ». Au lieu de cela, l’artiste français a axé sa création sur la dimension universelle de l’évènement. Comme nous le rappelait M. Dosse, « face aux chars, sur la place Tian’ anmen les étudiants chinois chantaient la Marseillaise ». Mais bien avant la Chine, l’esprit des lumières de 1789 avait déjà contaminé d’autres contrées, dont l’Amérique Latine. C’est ainsi qu’au début du XIXème siècle, un vent de révolte souffle sur la région, avant qu’une vague d’indépendance ne s’y abatte. Le Mexique ouvre la boîte de Pandore avant que tous les pays latino-américains ne s’y engouffrent…

Côté argentin, la contestation du pouvoir colonial débute réellement le 13 mai 1810, lorsque l’on apprend que les troupes napoléoniennes ont envahi l’Espagne. Le 25 mai 1810, le Cabildo, figure de l’autorité coloniale, doit accepter la cession de pouvoir à une junte provisoire présidée par Cornelio Saavedra, militaire reconnu. Vingt ans après la chute de la monarchie absolue en France et la consécration des droits de l’Homme, l’Argentine, inspirée par le mouvement français – et donc américain – abolit la société de castes coloniale et rend le pouvoir détenu par les colons espagnols aux « criollos ». La Révolution française a été très importante dans ce processus d’émancipation. Les natifs souffraient des mêmes maux que le peuple français avant 1789, à savoir l’accaparation du pouvoir par un petit nombre, l’impossibilité d’entrer dans certains corps de métiers du fait de son appartenance sociale ou encore l’exploitation d’une partie de la population par quelques représentants du pouvoir d’outre-atlantique.

Grâce à l’enseignement, diffusant l’ »Esprit des Lumières » à une partie aisée de la population, aux images de 1789 qui se propagent à travers le monde et aux voyages qui permettent à un important nombre de riches natifs de partir vers les pays européens, la conscience révolutionnaire du Vieux Continent va traverser l’Atlantique. Les universités de Chuquisaca à Sucre, en Bolivie, ou bien encore celles de Córdoba, qu’il s’agisse du « Colegio Nacional Nuestra Señora de Montserrat » ou de l’ »Universidad Nacional », permettent à leurs élèves d’avoir accès aux œuvres de Diderot, Rousseau, Voltaire ou encore Montesquieu. Il n’est donc pas étonnant que de nombreux protagonistes de l’indépendance argentine aient étudié dans ces lieux, à l’image de plusieurs membres de la première junte provisoire tels que Juan José Paso, Mariano Moreno, Manuel Alberti, Juan José Castelli ou bien encore Gorriti, Serrano et Monteagudo.

Beaucoup de révolutionnaires « criollos » ont séjourné en Europe ou en France avant ou juste après les évènements de juillet 1789, avant de revenir sur leurs terres d’origine, remplis d’un désir d’égalité entre tous les hommes comme d’une réelle envie de faire chuter la société de castes instaurée par les colonisateurs espagnols : tels, par exemple, Miguel de Azcuénaga ou Manuel Belgrano, hommes impliqués dans la guerre d’indépendance argentine. Les acteurs de la seconde vague d’indépendance que sont San Martín et Bolívar, intervenus pour valider l’indépendance des pays latino-américains après que les espagnols aient réagi à l’émancipation de leurs colonies avec virulence, les consacrés « Libertadores » voyagèrent également en Europe et en France, y restant même plusieurs années, avant de rentrer dans leur pays natal pour définitivement terrasser les envahisseurs européens dans leur région. Et pour que triomphent également dans cette partie du monde les grandes valeurs universelles « liberté, égalité et fraternité » nées en France.

Jérôme Carrère