La longue histoire du vin en Argentine

LORS DE SON SECOND VOYAGE, CHRISTOPHE COLOMB APPORTA DES SARMENTS DE VIGNES ESPAGNOLS, LES RAISINS PRESENTS EN TERRE AMERICAINE N’ETANT JUSQU’ALORS QUE DES « VITIS SILVESTRES », AUTREMENT DIT, DES RAISINS NON VINICOLES. N’ARRIVANT PAS A LES FAIRE PRENDRE DANS LES CARAÏBES, ILS FURENT ACHEMINES PLUS AU SUD OU ILS PRIRENT PIED EN TERRE CHILIENNE, PERUVIENNE, PUIS, ARGENTINE.

Premier producteur d’Amérique latine, l’Argentine, avec une tradition vinicole de plus de 400 ans, est ainsi devenue une terre de vins.

Les premiers sarments plantés en 1561 à Cuyo, arrivèrent par le biais d’un prêtre venu pour évangéliser la région. La légende raconte qu’ils furent plantés avant même que le premier bâtiment de la ville soit debout et que l’on ait signé l’acte fondateur définitif de Mendoza. Trois ans plus tard, eurent lieu les premières vendanges. La capitale vinicole de l’Argentine (60% de la production), haut lieu de l’œnologie mondiale, était née. Par la suite, très rapidement, les vignes s’implantèrent tout au long de la Cordillère, au nord à San Juan, puis à la Rioja et Salta et, au sud, dans les provinces de Neuquén et de Rio Negro…

Les pieds importés d’Europe et plantés en Argentine prirent alors, pour certains entre le XVIème et le XVIIème siècle, des caractéristiques particulières que l’on n’avait jamais observées dans d’autres lieux auparavant. De cette mutation se démarquent aujourd’hui la « Cereza », la « Criolla Grande Sanjuanina », la « Criolla Chica » et le « Moscatel Rosado » de Mendoza. Leur goût, trop fort, qualifié de « foxé » ou « faisandé » ne fait pas l’unanimité et ils ne sont actuellement utilisés que pour la fabrication de vins de petite qualité. A ces espèces indigènes vinrent s’ajouter, au cours du XIXème et du XXème siècle, les cépages européens. Ceux principalement utilisés de nos jours sont : le Malbec, le Tempranillo, le Cabernet-Sauvignon, ou encore le Bonarda pour les rouges, et, le Chardonnay, le Torrontés ou le Chenin pour les blancs.

Depuis les années quatre-vingt et le retour à la démocratie, l’Argentine fait découvrir ses vins au reste du monde. Elle a définitivement abandonné les systèmes de coopératives, à l’image de la « Bodega Giol », l’une des plus importantes de Mendoza, désétatisée en 1988. Un grand nombre de « bodegas » privées se créent ou s’affirment. Les investisseurs étrangers arrivent et la qualité s’améliore tandis que la production, elle, diminue avec les changements dans les habitudes de consommation. C’est le début de la recherche d’un équilibre qui semble aujourd’hui trouvé. L’Argentine, contrairement aux autres producteurs « du nouveau monde » comme l’Afrique du sud, l’Australie ou les Etats-Unis, possède une culture vitivinicole forte de longue tradition. Tandis que ces derniers pays ont profité de l’émergence de leur marché interne et surfé sur des effets de mode, l’Argentine, elle, a simplement pris un tournant dans le secteur en se faisant l’écho de l’évolution des marchés. Cette identité, a été acquise notamment grâce au Malbec, un cépage utilisé à l’origine en Bordelais et en Cahors dans certains vins pour adoucir le tanin du Cabernet Sauvignon. Les mono cépages Malbec représentent aujourd’hui l’identité même du vin Argentin. Ils en sont la vitrine.

Les « bodegas » nationales argentines offrent aujourd’hui, pour l’essentiel sur le marché interne, une production de qualité, très variée et accessible. Alors, profitons-en, puisque la cuvée 2010, pas encore vendangée en Europe, est déjà ici dans les étalages : à vos verres, et santé!
Charles Mathieu-Dessay

Petit lexique argentin autour du vin et du comptoir:

Un morocho, un totín : un verre de rouge
Una garrafita : une bouteille de vin. En Argentine « garrafa » ne s’utilise que pour parler d’une bouteille de gaz. Ainsi lorsqu’en hiver on achète une garrafita pour se réchauffer on fait référence à la bouteille de gaz. Sans doute aussi du portugais, petite bouteille.
Un vino suelto : vin vendu au verre dans les troquets, littéralement, à la pièce, à l’unité. Son contenant original étant généralement une bouteille de 5 litres ou un « tetrabrick ».
Un troli : verlan de « litro », désigne une bouteille de vin d’un litre, généralement comme l’indique son format, de piètre qualité.
¡Dame un Peñaflor! : Beaucoup de noms de marque de piètre qualité sont passés dans le langage courant pour commander un verre de vin quelconque. Parmi ces marques, « Pico Rojo », « Peñaflor », « Vino Toro » ou « Termidor ».
Tomarse hasta la presión / el agua del florero : Dans les deux cas vous l’aurez compris avoir pour en arriver a ce point bu plus que de raison.
Mejor ser borracho famoso que alcohólico anónimo: expression populaire pleine de bon sens, moins répandue, elle existe en français sous la formule « Mieux vaut être un célèbre buveur qu’un alcoolique anonyme ».
Estar entre San Juan y Mendoza : Etre perdu quelque part entre les deux plus grosses régions vinicoles du pays : en d’autres termes, être saoul.
¡En Mendoza también llueve! : Justification que donne généralement le bistroquet à son client qui se rend compte que le vin servi à été coupe a l’eau.
Estar en pedo: Etre en état d’ébriété. Ne pas confondre avec « estar al pedo », qui signifie n’avoir rien à faire, bien que les deux ne soient pas incompatibles.

Le point de vue d’un spécialiste

Federico Fialayre est co-directeur de « Tomo I », restaurant classé parmi les meilleurs de la ville de Buenos Aires. Créé en 1971 par sa mère et sa tante, Ada et Ebe Concaro. Après être sorti du lycée Franco-Argentin Jean Mermoz, il commence à travailler dans le restaurant familial tout en poursuivant des études de lettres. Dans les années quatre vingt-dix, il part pour l’Europe, notamment en France où il apprend l’art de la restauration et se découvre une passion particulière pour le vin. De retour au restaurant maternel, il s’emploie à prêter une attention particulière au service du vin. Au même moment, se produit en Argentine une révolution dans le monde vinicole : unissant sa passion pour la littérature à celle pour l’œnologie il devient critique de vins et écrit dans « Clarín », « La Nación » et de nombreux journaux étrangers. En 2008, il coécrit avec Elisabeth Checa « Los buenos vinos argentinos ». Passionné par la gastronomie, il se consacre désormais plus à la cuisine de « Tomo I », lui qui de fait ne se « définit pas comme un œnologue », n’en est pas moins une référence dans les vins argentins. Ses éclaircissements sur le sujet.

Comment se porte le vin argentin en ce moment?

Je crois que l’Argentine est en train de se stabiliser, de mûrir. Attention, c’est un pays qui a une grande tradition vinicole derrière lui ! Mais, j’ai l’impression que nous sommes arrivés dans un cycle différent quant à l’œnologie argentine. Dans les années quatre-vingt dix on faisait des vins pour conquérir le monde et les changements que l’on faisait pour leur amélioration étaient bruts et violents. Avec la chute du marché interne, on s’est consacré presque exclusivement à l’export, ce fut réellement une révolution qualitative. Certes c’est toujours le cas, mais cette révolution s’est maintenant terminée et tout ne va plus aussi vite. Le vin argentin a désormais une identité.

Quelles sont à grands traits les différentes régions de vins et leurs spécificités?

Que ce soit clair : il n’y a dans le monde du vin argentin aucune espèce de comparaison avec la France. La culture vinicole est réellement différente. La notion de terroir ici n’existe presque pas et celle d’A.O.C. comme argument de vente, encore moins. De plus, il faut bien se rendre compte qu’on parle de surfaces qui n’ont aucune commune mesure. Ici ce sont des immensités telles qu’une région productrice a autant de surface que toutes les régions françaises réunies. Il est donc difficile de cataloguer chaque région. Ceci dit, avec le découpage climatique et géographique, on peut dire qu’il en existe trois importantes :
– le nord-ouest, avec un climat chaud qui va produire des vins plus sucrés, plus alcoolisés, plus colorés. Bref, plus denses.
-Cuyo, qui est la région principale, où se trouve Mendoza. C’est dans cette région que l’on trouve le goût très généralement associé aux vins argentins. Des vins doux, acides et très palatables.
-Le sud enfin, avec la Pampa qui est pour le moment une région qui se cherche, encore très jeune.

Et ce projet lancé par l’œnologue Italien Antonini dans la province Buenos Aires ?
Oui j’en ai entendu parler. C’est une très bonne idée logistiquement et au niveau du rendu cela peut donner de très bonnes choses. Pour moi c’est viable. Mais encore une fois cela fait peu de temps que ça existe, il faut attendre que l’expérience « prenne de la bouteille ».

Pouvez-nous parler des fameux raisins indigènes?
Les raisins « criolla » ? Non. Le raisin américain, les « criolla » ou la « cereza » par exemple ne sont pas utilisés ou pratiquement pas, dans les vins de qualité tout du moins. Le goût est trop fort, trop marqué. Je ne connais qu’un seul œnologue qui s’en serve. Il ne le fait qu’à petite dose et ce, dans le but de baisser le taux d’alcool d’un vin du nord.

On se demande souvent pourquoi autant de Malbec
Je me le demande aussi ! En fait, il me semble que cela s’est fait naturellement. Lors de ces changements brutaux, il apparaîtrait que les « bodegas » ont opté pour une stratégie d’identité de haute qualité. A partir de cette évolution on s’est dédié au Malbec qui a semblé convenir à tout le monde pour remplir ce rôle

Si vous aviez « des coups de cœurs », des conseils pour les néophytes?
Ce que j’aime moi ! Mes goûts sont très variés : aujourd’hui je t’en conseillerais cinquante et demain cinquante différents. Donner un conseil serait contraire à ma philosophie du vin. Goûtez-en certains, puis goûtez-en d’autres et vous verrez.

« Los buenos vinos argentinos » Elisabeth Checa et Federico Fialayre, 244 p. Ed. Vocación, 2008.

 

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