Changer d’échelle pour élargir l’intelligence

Présentation-débat de l’ouvrage de Jacques Revel « Jeux d’échelles. La micro-analyse à l’expérience », récemment traduit en espganol.

revel20 ans. Enfin, 19. C’est le temps qu’il a fallu pour que l’ouvrage “Jeux d’échelles, la micro-analyse à l’expérience” se fraye un chemin dans le labyrinthe du monde éditorial et ait une traduction espagnole. Ce livre ne vous dit sans doute rien, et c’est normal. Il est pourtant d’une importance capitale. Issu d’un séminaire dirigé par l’historien Jacques Revel s’étant déroulé en 1996 à l’EHESS, l’ouvrage a fortement contribué à introduire en France le courant italien de la micro-histoire, né deux décennies auparavant. Rassemblant les contributions d’une dizaine de chercheurs venant d’horizons aussi différents que l’histoire, la sociologie, la philosophie et l’anthropologie, il propose une pluralité de points de vue venant remettre en cause la structure du monde intellectuel hexagonal des années 90. En effet, les sciences sociales françaises sont dominées à cette époque par l’approche sociologique, qui privilégie l’analyse des “macro-évenements” à l’aide d’éléments quantifiables et de séries statistiques. La micro-histoire, elle, aborde le passé à travers l’individualité, qu’il s’agisse de la vie d’une personne, d’une ville ou d’un village. “Cette façon de faire de l’histoire est née de la richesse des archives italiennes et de l’absence de recherche scientifique structurée. Partir de cas concrets a été une manière de pallier ce manque de structure, à un moment où le vieux modèle quantitatif français arrivait à bout de souffle”, détaille Jacques Revel.

Feuilleté

Invité le 29 octobre dernier par le Centre franco-argentin de la UBA, l’historien de l’Ecole des Hautes Etudes vient présenter la nouvelle version en castillan de “Jeux d’échelles”, qui est devenu “Juegas de escalas, experiencias de microanálisis”. Il est accompagné de Fernando Devoto et d’Alexandre Roig, tous deux professeurs à l’UNSAM, l’université nationale San Martín. Et pour cause, c’est elle qui édite la première version espagnole du séminaire de 1996. “Si j’ai tenu à faire traduire ce livre, c’est parce que je pense que les différences d’approches historiques italiennes et françaises seront utiles aux chercheurs argentins”, lance Fernando Devoto. “L’apport principal de ‘Jeux d’échelle’, c’est justement d’explorer les différents champs de connaissance en changeant d’échelle, de plan”, estime pour sa part Alexandre Roig. “En se fondant sur l’expérience, la micro-histoire a injecté de la complexité dans les sciences sociales, elle nous amène à revoir la pertinence de catégories qui obscurcissent l’intelligence”, continue-t-il. “Mais attention, la micro-histoire, même si elle reste importante aux Etats-Unis, a ses limites”, prévient Jacques Revel. “Il y a des évènements qu’il convient d’analyser dans leur globalité. Le principal apport de la micro-histoire, c’est de montrer que l’on a affaire à une réalité ‘feuilletée’”. C’est donc ce feuilleté que les hispanophones vont maintenant pouvoir apprécier. “Il y avait bien des versions pirates de mes textes qui circulaient -j’en ai croisé un une fois dans la pampa-, mais c’est sûr qu’une traduction de ce genre, cela fait toujours plaisir”, termine Jacques Revel dans un sourire.

Simon Fontvieille