Jairo, chanteur entre deux continents

Le chanteur Jairo a aimablement reçu le Trait-d’Union chez lui. Il a parlé de son dernier spectacle « Jazziro » et est revenu sur sa carrière musicale entre l’Espagne, la France et l’Argentine,  jalonnée de rencontres avec les grands noms de la musique et de la poésie

Photo : © Paul HoffmannJairo : Je suis parti d’Argentine à 19 ans pour enregistrer mon premier disque à Madrid et j’y suis resté neuf ans. J’enregistrais les chansons que j’écrivais, j’étais à cette époque compositeur-interprète. Dans certains pays d’Amérique Latine mes disques ont eu un gros succès et les gens pensaient que j’étais un chanteur espagnol !

J’ai enregistré six disques en Espagne. En 1977, Bruno Coquatrix, directeur de l’Olympia, préparait un spectacle de musique argentine et m’a demandé d’aller présenter mes chansons avec la chanteuse « porteña » de tango Susana Rinaldi.

On m’a alors proposé d’enregistrer un disque en français. J’aimais beaucoup la chanson d’auteur française, celle de la grande époque : Trenet, Brassens, Aznavour, Moustaki, Brel, Ferré,… ce sont eux qui ont imposé une façon de faire de la musique qui était caractéristique à la France, Trenet en premier : un équilibre entre de belles paroles et de belles musiques. Avant ça n’existait pas ça. Ici en Argentine il y avait bien sûr le tango, musique très typée. Mais en France il s’agissait d’une chanson plus internationale avec des textes très élaborés. J’ai côtoyé tous ces artistes inspirants, sauf Brel.

 TdU : Il s’était déjà retiré du monde de la musique ?

 Jairo : Oui. Parti en pleine gloire, parce qu’il avait la sensation de tourner en rond. C’est impressionnant. Aznavour m’a dit à ce sujet avoir dit à Brel lors d’un dîner « vous ne pouvez pas vous retirer. Un artiste ne se retire pas, ce qui retire un artiste c’est l’indifférence ». Ça m’a beaucoup marqué. Pour autant, Brel ne l’a pas écouté, s’est retiré et est mort quelques mois après.

TdU : Racontez-nous votre arrivée en France

Jairo: J’ai débarqué en France avec cette idée des chanteurs compositeurs, presque poètes, comme Léo Ferré. Je dis presque, car un poème jouit d’une liberté absolue tandis que la musique conditionne déjà l’écriture. J’ai signé avec une maison de production française et me suis lancé dans l’aventure parisienne. Je ne parlais pas un mot de français, je chantais donc en espagnol. À l’Olympia, je me souviens qu’un des musiciens, m’avait dit « tu sais les gens t’applaudissent beaucoup, tu devrais les remercier ! « . Il m’a donc écrit une petite phrase de remerciement que j’ai par la suite accrochée sur mon pied de micro. Mon accent avait fait beaucoup rire ! On a enregistré et envoyé le premier disque aux radios, une version en espagnol et une en français. Etrangement, tous ont choisi la version espagnole. Avec le recul, je me rends compte que c’est parce que la version française était nulle !

Pour séduire un public plus large, il a fallu enregistrer en français par la suite. J’ai enregistré une quinzaine de disques, avec d’autres chanteurs parfois, Yves Simon, Aznavour, Pierre Delanoé, etc…

 TdU : Vous continuez jusqu’en 1983 en France. Êtes vous revenu en Argentine de temps en temps ?

 Jairo : Très peu. Je pensais revenir en Argentine avec la démocratie. En France, à l’époque de la dictature, tous les médias m’appelaient pour parler de mon pays. Mes interventions étaient très appréciées par les Argentins mais pas par la dictature ! Je n’ai connu l’ambassade d’Argentine en France qu’une fois la démocratie revenue.

Peu d’Argentins étaient exilés à l’époque mais beaucoup de personnalités publiques, des chanteurs, peintres, metteurs en scène et écrivains se sont installés à Paris.

En 1983, lors du retour définitif, j’étais le seul de ma famille à connaître la joie du retour puisque ni ma femme, ni mes enfants n’avaient jamais mis les pieds en Argentine. Mes enfants sont nés en Espagne ou en France, ma femme est madrilène.

Certaines de mes chansons étaient devenues célèbres pendant mon absence. J’étais donc connu en Argentine, à mon retour je me suis senti très aimé par les Argentins.

 Tdu : Quelle était votre relation avec Borges ?

 Jairo : En 1976 j’ai enregistré en Espagne un disque avec 12 chansons composées à partir de ses poèmes. À cette époque c’était difficile, puisque Borges n’aimait pas la musique. Il n’écoutait que du « vieux » tango, pas encore chanté. Il disait un truc incroyable à propos de Carlos Gardel, le plus grand chanteur de tangos : « Peut-être que je suis indigne de Gardel ». Mais je crois qu’il le disait ironiquement ! Je l’ai connu lors de l’enregistrement de ce disque en Espagne, il vivait vraiment pour la littérature. Je me rappelle que la première chose qu’il m’a dite, c’était l’étymologie de mon nom. Je l’appréciais beaucoup, il était très chaleureux.

Tdu : Qu’en est-il de Piazzola ?

 Jairo : Astor était un grand ami. J’ai beaucoup enregistré avec lui et il m’a écrit une chanson, « La Milonga del Trobador » dans laquelle le « Trobador », c’était moi. C’est quelqu’un que j’admire beaucoup. Je l’ai connu dans une émission télé en Argentine, puis on est resté amis à Paris. Il m’a fourni un soutien d’une grande qualité.

TdU : Et Ginastera ?

 Jairo : Ginastera, qui fut professeur de Piazzola, composait de la musique classique inspirée du folklore. Quand j’avais 16 ans, je me suis présenté pour une bourse en Allemagne pour étudier la musique de chambre. Le président du jury était Ginastera. Je suis passé devant le jury pour obtenir une bourse et suite à un conflit avec mon tuteur je suis rentré à Córdoba – j’étais mineur venant de Córdoba, j’avais besoin d’un tuteur à Buenos Aires. Deux mois après, je retourne à l’Institut Goethe de Buenos Aires et le directeur me dit « Vous savez, on vous a envoyé un télégramme mais vous n’avez pas répondu ! » J’avais gagné la bourse mais mon tuteur ne m’avait rien dit. J’étais dégouté et ne voulais plus chanter. Il faut dire que j’avais travaillé toute une année pour cette bourse.

 TdU : Vous avez chanté du folklore ?

Jairo : Oui, je chante tous les ans depuis 1988 au festival de Cosquín.

TdU : Venons-en à votre dernier spectacle « Jazziro », quelle évolution constitue-t-il dans votre parcours ?

 Jairo : L’idée vient de Minino Garay, un très grand percussionniste argentin, natif de Córdoba, installé à Paris depuis les années 90. Il m’a proposé de faire un disque en mêlant chanson française et jazz et ce, avec un trio de musiciens formidables : Minino Garay aux percussions, Carlos Buschini à la contrebasse et Baptiste Trotignon au piano.

Ça m’a beaucoup plu, on a choisi ensemble un répertoire de chansons françaises, Aznavour, Brel, Moustaki, Ferré, Edith Piaf,…

Avant d’enregistrer, on a voulu avoir l’approbation du public. On a appelé le patron du Théâtre Maipo et on a fait deux jours de spectacle. L’enthousiasme de la salle nous a conforté dans le projet. On a enregistré le disque en trois jours à Paris, au studio de Meudon, spécialisé dans la musique jazz. Il sortira en octobre.

On le présentera le 27 avril à Mar de Plata, puis à Córdoba, Buenos Aires, etc… On va beaucoup bouger, en France, dans le monde, dans tous les festivals de Jazz. Les critiques ont été élogieuses, ça promet !

 TdU : Vous continuez à composer ?

 Jairo : Oui absolument, je compose quand j’ai besoin de chansons pour un nouveau disque. Avant « Jazziro » j’ai enregistré un disque avec mes propres chansons. Mais plus récemment je me suis dédié uniquement à « Jazziro » car c’est la toute première fois que je dois chanter de cette façon, c’est nouveau et très intéressant. Ça me force à travailler de nouvelles choses.

Propos en français recueillis par Alyssa Normant et Paul Hoffmann

Crédits photo ©Paul Hoffmann