L’Argentine dans les grandes démocraties, un désert médiatique inévitable ?

Les rédactions françaises affichent une profonde indifférence à l’égard de l’actualité socio-politique de la patrie de Carlos Gardel, et elles ne font pas exception. Si l’administration Macri veut sortir le pays de l’isolement reproché aux présidences Kirchner, elle doit agir sur le terrain de l’information en complément du financier ou du diplomatique. Sans se perdre dans un prosélytisme inconséquent comme ses prédécesseurs.

PressefrancaiseArgentineBuenos Aires et ses provinces existent à peine dans les médias européens, en dehors des espagnols pour des raisons historico-linguistiques, tant d’un point de vue quantitatif (nombre de reportages) que qualitatif (pertinence des contenus). La presse parisienne l’a montré d’une façon désolante lors des visites d’État de François Hollande, les 24 et 25 février 2016, et de Barack Obama un mois plus tard.

Cela n’a rien de nouveau. Les Français n’ont pas été informés sur les présidences Kirchner et les conséquences de leur gestion, par exemple, à quelques exceptions près. Ces rares fois, c’était plutôt pour leurs aspects positifs, à la manière de Jean-Luc Mélenchon, le chef de file de la gauche dite radicale. Un hispanophone qui est pratiquement le seul homme politique français à parler de l’Amérique latine de temps en temps. Il le fait de façon simpliste et manichéenne, ce qui est son droit ou son rôle. Malheureusement, ses envolées lyriques en soutien des dirigeants populistes du continent ne sont jamais contredites avec nuance et connaissance de cause (si ce n’est par le trop classique « il y a des prisonniers politiques à Cuba »).

J’ai notamment le souvenir d’une émission télévisée de grande écoute sur la chaine publique France 2, où cet ancien ministre socialiste présentait Cristina Kirchner comme une présidente irréprochable, victime de ses adversaires. Natacha Polony, une des nouvelles vedettes du journalisme politique français, dotée d’une grande culture (ou réputée pour cela), était chargée de l’interviewer avec des points de vue opposés. Elle n’a pas réagi, car à l’instar de l’ensemble de ses confrères, la situation politique en Argentine ne l’intéresse pas du tout. Même face à un politicien parmi les plus médiatisés, qui s’en sert parfois pour défendre ses idées.

Autre exemple fin janvier 2016, quand la même station a diffusé un reportage assez long (et donc exceptionnel) sur l’Argentine, durant un magazine d’information consacré à la baisse de qualité de la viande bovine. France 2 a fait une vague allusion aux conflits agricoles qui ont marqué la pampa durant les douze ans de kirchnérisme, sans aborder leur dimension politique. L’approche adoptée par ses journalistes envoyés à 11000 kilomètres de Paris était, comme dans la plupart des documentaires sur le Cône Sud, folklorique et stéréotypée. Un habitant de Buenos Aires, censé représenter ses compatriotes, racontait qu’il mangeait du bifteck trois fois par jour, dès le petit-déjeuner… Ce recours à des mythes ou à des caricatures héritées du passé habitue les téléspectateurs français à ne porter aucun intérêt pour ce qui se passe en Argentine. Dans ce cas précis, c’est du maljournalisme pour parler de malbouffe.

De même avec le séjour de François Hollande, quelques semaines plus tard. Il a été couvert par les médias grand public essentiellement à travers sa visite du stade de Boca Juniors et de sa rencontre avec les Grands-mères de la Place de Mai. L’immense majorité des Français n’a rien su des questions d’importance actuelle, abordées à la Casa Rosada, sur lesquelles les deux pays pourraient même coopérer (lutte contre le trafic de drogue, accueil de réfugiés syriens). Les rédactions parisiennes n’en ont pas profité non plus pour évoquer la volonté de Mauricio Macri d’en finir avec le discours populiste et la corruption de ses prédécesseurs, ou pour traiter les menaces inflationnistes, les hausses de tarifs et les licenciements dont on l’accuse.

Le nouvel air qui se respire à Buenos Aires depuis fin 2015, positif ou négatif selon les points de vue, n’a pas été à portée des radars de la presse hexagonale. Il en a été de même avec les “Panama papers”, qui atteignent aussi le nouveau locataire de la Casa Rosada, au moment de leurs révélations. Son nom a alors à peine été mentionné par les radios-télés hexagonales car l’Argentine n’intéresse que si on la lie au football, au tango, à la consommation de viande, aux grands espaces naturels patagoniques, ou aux crimes perpétrés par la dernière dictature militaire.

Certains journaux, dont les pages internationales sont assez bien fournies, informent parfois sur le pays d’aujourd’hui, mais trop souvent de façon superficielle. Leurs sources sont généralement réduites, surtout académiques ou partisanes. C’est le cas notamment de la presse économique parisienne, partielle de par sa nature car elle privilégie les aspects financiers avec une tonalite ultralibérale (ou perçue ainsi). Plus grave, lors de la visite présidentielle, deux des trois principaux quotidiens nationaux, Le Monde et Libération, ont publié des articles spécieux au sujet d’une prétendue baisse des libertés avec le gouvernement Macri. ‘Libé’ a même laissé entendre que dans l’entourage du nouveau président, on nie en bloc les disparitions dont la dictature de 1976-83 a été coupable… Un mensonge subtil pour public français conditionné par un seul son de cloche, celui des anciens Montoneros et des autres groupes révolutionnaires, au sujet de ce qui a rendu possible un terrorisme d’État durant ces années.

Même dans leurs espaces réservés aux nouvelles internationales, les grands médias audiovisuels français n’ont pratiquement pas rebondi sur le séjour de François Hollande au bord du Rio de la Plata. Cela a été notamment le cas avec France Inter, la première radio publique, et son programme ad-hoc de 45 minutes, diffusé chaque jour ouvrable. Il a fallu attendre la semaine après pour que son animateur, Nicolas Demorand, consacre une séquence à la situation en Argentine, par le biais d’un entretien avec un universitaire, Sébastien Velut. L’échange était de très bonne qualité, pour la neutralité et la profondeur des commentaires, mais sans couleur locale.

La visite de Barack Obama s’est illustrée par le même vide journalistique. La couverture de son stop à Cuba, juste avant, a été logiquement plus ample, du fait de son caractère historique. Mais sur l’Argentine, juste une référence à ses pas de tango ou à sa présence le jour anniversaire des 40 ans du coup d’État du général Videla. Et de façon plus récurrente, il en est de même avec le Pape François, dans les nombreux articles ou émissions qui lui sont consacrés. Jorge Bergoglio a beau avoir vécu toute sa vie à Buenos Aires avant de s’établir à Rome, ses interventions passées dans l’arène politique locale sont quasiment ignorées. Ses supposées influences par le péronisme peuvent pourtant énormément éclairer sur ses positions en tant que Saint-Père.

De l’ancien prêtre jésuite de Buenos Aires, on évoque juste ses aides aux habitants des bidonvilles, des « villas miserias » souvent confondues avec les « favelas » brésiliennes… Les références panurgiques et pavloviennes à la guerre sale (alimentées, au moment où il est devenu Pape, par des accusations non prouvées de compromission avec la dictature lorsqu’il était jeune prêtre) comptent plus pour les journalistes français obnubilés par les années 1970. C’est aussi grotesque que si pendant les présidences giscardo-mitterrandiennes, leurs confrères argentins avaient couvert la France principalement à travers la question de la collaboration avec l’occupant nazi.

Les Argentins anglophones ou francophones, en contact avec des journalistes ou des touristes étrangers, ont un rôle à jouer. Ils pourraient, à leur petite échelle, œuvrer pour libérer ces derniers des œillères qui les poussent à ignorer la réalité actuelle du pays. Mais c’est surtout aux communicants du nouveau gouvernement, de prendre conscience de ce désert journalistique, déjà pour commencer en ayant un minimum de culture internationale dans leur domaine d’activité. Cela exige notamment la production et la pratique d’analyses qualitatives, contextualisées et continues, sur les informations diffusées à l’étranger à propos de l’Argentine.

Le contenu des médias parisiens pourrait constituer un premier champ d’observation pour être sensibilisé à la façon dont elle est perçue dans l’hémisphère nord. La France est somme toute, après les États Unis, probablement le pays le plus influent pour lui procurer une visibilité constructive, un minimum de « soft power » à l’échelle planétaire. Paris ne constitue plus un berceau d’hommes politiques et intellectuels à la hauteur d’un Charles de Gaulle, d’un Albert Camus ou d’un Raymond Aron, mais elle reste le premier centre de débats sur les grandes questions de société. Il y a par conséquent des leçons stratégiques à tirer de la couverture médiatique en France sur l’Argentine.

Un tel suivi doit être fait d’une manière organisée depuis Buenos Aires, sans le déléguer aux ambassades. Il faciliterait une politique de « story telling » réactive et efficace, conçue pour « vendre » toutes les régions situées entre Ushuaia et La Quiaca en tant que champ d’actualité socio-politique. Sans tenter à tout prix d’obtenir une couverture favorable, car pour être prise au sérieux, la patrie de Lionel Messi et du Pape a davantage besoin d’information que de publicité.

Le jour du retour à Paris de François Hollande, le « 20 heures » de la chaine privée TF1, journal télévisé le plus vu en Europe (dit-on en France), a offert un cas d’école ironique, pour ne pas dire consternant. On y a parlé de l’Argentine dès le lancement des principaux sujets du jour, mais en ne faisant aucun lien avec la visite d’État. Il s’agissait du portrait d’un Français éleveur de brebis en Patagonie, Marc-Antoine Calonne, destiné à des téléspectateurs en manque d’exotisme. Cet ancien avocat fiscaliste n’a été filmé qu’avec des compatriotes à lui ou son bétail, les humains argentins étaient absents…

Au-delà de la gestion de la dette et des réunions avec des chefs d’État, la réinsertion de l’Argentine dans le monde exige une communication internationale active. Les déserts, touristiquement attractifs, ne doivent plus être la pointe visible d’un vide de nouvelles. Il y a beaucoup de citoyens responsables en France et dans les autres pays développés, prêts à être informés des préoccupations qu’ils partagent parfois avec les Argentins d’aujourd’hui. Depuis la lutte contre la drogue et la délinquance aux politiques agricoles et à l’immigration, les sujets ne manquent pas pour les médias étrangers. Il faut les inviter à en prendre conscience s’ils ne le font pas d’eux-mêmes.

Jean-Pierre Tailleur Furlani

 

*Jean-Pierre Tailleur Furlani, est un journaliste franco-argentin formé à l’EM Lyon et à Columbia University, et ancien collaborateur des journaux parisiens L’Usine nouvelle et Le Monde diplomatique notamment. Après la parution de son essai Bévues presse sur le « maljournalisme » à la française, il a en particulier été « media analyst » pour l’Open Source Center, agence de l’administration US  dédiée au suivi des informations publiées.