Michel Paysant : « Je réalise des portraits par le mouvement de l’œil »

Au moment de poser la première question, Michel Paysant nous devance et lance « Est-ce que les artistes gagnent bien leur vie ?« . Amusante entrée en scène, mais non ce ne sera pas le sujet de cette interview. L’artiste Michel Paysant, venu présenté le 3 mai dernier son exposition « Portrait Factory » a accepté de répondre  aux questions de Trait-d’Union, non loin de sa série de portraits dessinée … avec ses yeux. Notre première question sera donc de savoir comment cela est-il possible ?

paysanintT.d.U. : En quoi consiste votre technique artistique?

M.P. : Dans le système de « Portrait Factory », qui est un de mes nombreux dispositifs, je réalise des portraits par le mouvement de l’oeil. Je bouge les yeux comme on fait en phase de réveil sauf que j’enregistre leurs mouvements grâce à une machine : l’ »eye tracker ». Mon œil va cibler ce que je vois. En fait, il y a une petite webcam qui filme le visage d’une personne en face de moi et l’image de la caméra va apparaître sur mon écran ; à partir de là, je vais essayer de dessiner le visage en bougeant les yeux. L’ »eye tracker » est branché à une table traçante, à laquelle est relié un papier et un crayon. Le crayon va reproduire les déplacements de mon oeil et va dessiner le portrait à partir du mouvement de mes yeux. Au final, il faut simplement imaginer que mon oeil est un crayon.

T.d.U. : D’où vous est venue cette idée de vouloir mélanger l’art, la science et la technologie ? 

M.P. : Savoir bien voir son sujet est une chose qui est de plus en plus rare. On perd cette capacité de concentration et d’observation, c’est pour cela que j’ai frappé à la porte de laboratoires neuroscientifiques, pour mieux appréhender la mécanique de l’oeil. Mon but était de partir des sciences cognitives pour mieux comprendre les pratiques d’atelier. Je pense également que c’est la seule manière de penser l’art pour les années à venir, il faut être à la fois transversal et transdisciplinaire. On n’est plus à une époque où les artistes sont les praticiens d’une seule pratique. Je pense que maintenant les choses se passent à travers des passerelles, il faut organiser des dialogues entre différents mondes.

T.d.U. : Comment vous-définissez-vous dans cet univers ? 

M.P. : Je ne suis qu’artiste. Par ailleurs, je n’ai aucune fascination pour les nouvelles technologies, pas plus que pour le stylo que vous avez entre les mains. Dans le fond, l’ »eye tracker », aussi coûteux soit-il, est à mettre au même niveau qu’un pinceau. Ce ne sont que des outils qu’il faut mettre en relation avec des techniques traditionnelles. Je me heurte beaucoup à ce que l’on appelle aujourd’hui les « artistes numériques », qui sont des personnes qui font des animations avec les nouvelles technologies. Ils mettent la technologie en avant, là où il faut mettre de la sensibilité. Faire de l’effet n’est pas le but de l’art.

T.d.U. : A travers ce dispositif, vous vous êtes beaucoup interrogé sur l’utilité de l’art …

M.P. : Oui, l’art n’est pas un besoin vital, au fond il est inutile mais on peut quand même se pencher sur l’utilité de la chose. Aujourd’hui, ce que cherchent les dessinateurs contemporains ce n’est pas de faire de beaux dessins mais de trouver de nouvelles lignes. C’est ça l’intérêt du dessin expérimental, de donner une expression à notre art. J’arrive de cette façon à faire de la 3D, des architectures, à composer de la musique, à écrire de la musique. On peut tous chantonner intérieurement et en bougeant les yeux on peut imaginer des élans, ça monte, ça descend et ainsi on invente une musique. Faire de l’art c’est intéressant mais il faut aussi se poser la question: à quoi ça sert ? Par exemple, j’ai travaillé sur un programme avec des tétraplégiques, des patients qui sont totalement paralysés, seul leur cerveau est intact. Ils ne possèdent que leurs yeux pour communiquer. Nous avons donc développé une écriture cursive, un peu comme le dessin, pour qu’ils écrivent avec leurs yeux. J’adore faire de l’art mais iI faut trouver une troisième voie.

T.de.U. : Quelle est cette troisième voie selon vous ? 

M.P. : Il y a un art qui est purement inutile et un art qui est purement utile et je pense qu’il y a une troisième voie. Il est intéressant pour un artiste de ne pas être conforté dans sa propre image, il faut avoir une double casquette. On peut exposer, vendre, je ne suis pas contre ce système mais dans le fond, pour moi, ce n’est plus suffisant. Il faut aller vers ce que j’appelle des « mondes lointains », rapprocher le monde de l’art des nanotechnologies par exemple. Ce genre de travail est très enrichissant, car l’atelier de l’artiste n’est plus cet endroit mythique que l’on connaît mais on le déplace ailleurs, dans les musées, dans les laboratoires de recherche. Plus le monde qui m’intéresse m’est étranger, et mieux c’est.

N.d.l.r. : On peut apprécier les portraits réalisés par Michel Paysant dans la Galerie au siège de l’Alliance Française jusqu’au 20 mai. L’artiste a pris part en 2015 à la F.I.A.C. (Foire Internationale d’Art Contemporain) au Centre Pompidou.

Propos recueillis par Inès Joseph