« Je ne m’attendais pas à une telle guerre »

Jeune reporter de guerre indépendante spécialiste du Proche-Orient et de la Lybie, Sophie Nivelle-Cardinale, a raconté, lundi 6 novembre à l’Alliance Française, son expérience en Syrie et tenter d’expliquer le conflit qui y fait rage depuis plusieurs années.

« Je ne pensais pas que j’y serais encore aujourd’hui [en Syrie] » a affirmé la journaliste en référence à son dernier reportage en terre syrienne réalisé en juin 2017, alors qu’elle était entrée dans le pays pour la première fois en mai 2011. Sophie Nivelle-Cardinale tente de témoigner depuis plus de six ans sur ce conflit qui se prolonge, à l’aide de sa caméra, de témérité et de détermination. Au travers de reportages audiovisuels, ayant reçu nombre de prix, elle diffuse les images de la réalité actuelle du pays et les témoignages qu’elle recueille. Après le prix Bayeux-Calvados 2013 des reporters de guerre pour son « Au cœur de la bataille d’Alep », elle a récemment reçu le prix Albert Londres 2016 des meilleurs reporters de l’audiovisuel pour « Disparus, la guerre invisible de Syrie » réalisé avec Etienne Huver. De retour en France, elle a souhaité se rendre en Amérique latine, Argentine et Chili afin de donner conférences et interviews dans le but d’expliquer le conflit au reste du monde. Dans l’auditorium de l’Alliance Française, le dialogue avec Jean-Louis Buchet, journaliste de RFI, a duré deux bonnes heures. Sophie Nivelle-Cardinale s’est exprimé en français – elle considére son niveau d’espagnol insuffisant -de façon exhaustive, illustrant ses propos par des extraits de ses reportages projetés sur écran géant, avant de répondre aux questions du public.

Sophie Nivelle-Cardinale travaille seule ou avec d’autres journalistes dans les mêmes conditions qu’elle. Outre avoir été la première reporter télévisuelle à filmer le cadavre de Kadhafi, elle fut l’une des premiers journalistes à entrer clandestinement en Syrie en mai 2011, et y revint à plusieurs reprises avec l’aide du réseau d’insurgés au cours de ces six années, car « le régime syrien voulait une guerre sans témoin, donc il n’octroyait pas de visa pour les journalistes ». A son arrivée en 2011, ce n’est encore qu’un soulèvement populaire pacifique, né dans l’élan des printemps arabes. Réclamant des réformes justes au régime, La reporter est cependant rapidement témoin de répressions très violentes perpétuées par le régime sur la population, loin des caméras, les fuyards et réfugiés se faisant de plus en plus nombreux. L’absence initiale de réelle réaction de la population la surprend, mais cela ne dure pas puisque la solidarité dans le pays va finalement accentuer et étendre le soulèvement jusqu’à ce que, à l’été 2012, les insurgés prennent les armes pour tenter de reprendre Alep aux mains du régime. Ce qui n’était au départ que des manifestations de 50 à 100 personnes organisées à la dernière minute va prendre de l’ampleur pour devenir une véritable guerre. Après le début du conflit armé, la journaliste est de retour en Syrie et entre clandestinement à Holmes, troisième ville du pays, où elle capture des images qu’elle n’a toujours pas diffusées car, étant donné le conflit toujours en cours, cela pourrait se révéler trop dangereux pour les personnes qui l’ont aidée à entrer. Le régime fait régner la terreur, utilisant armes et chantage économique : les arrestations et les disparitions forcées – des inconnus sont envoyés arbitrairement dans des « centre de détention » où on les laisse mourir de faim – tandis que les blessés sont systématiquement tués dans les hôpitaux du régime. Sophie Nivelle-Cardinale a d’ailleurs consacré à ce sujet un de ses reportages « Disparus, la guerre invisible de Syrie » diffusé en 2016. On fait donc face aujourd’hui à un conflit totalement différent où  la violence et de nouveaux acteurs parfois terroristes sont entrés en jeu, comme le PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan) et les opportunistes d’Al-Qaïda et de Daesh qui tentent de séduire une population qui n’a jamais connu de liberté, allant bien au-delà de la simple manifestation populaire. Les bombardements de la coalition internationale et de la Russie font également leur apparition dans le conflit, les premiers visant les bases de Daesh et les seconds celles du PKK en alliance avec le régime. De nombreux civiles sont victimes de ces bombardements russes qui ont d’ailleurs permis la victoire du régime à Alep en décembre 2016. Sophie Nivelle-Cardinale dépeint un bilan actuel désastreux puisque sur 23 millions de syriens, 10 millions sont déplacés, un million morts ou disparus et cinq millions réfugiés à l’étranger. En outre, la population doit vivre dans la suspicion constante, notamment autour de Raqqa comme le montre son reportage « Syrie : Raqqa, la bataille de l’Euphrate ». Les habitants de la ville, qui était anciennement sous le joug de Daesh durant 3 ans puis libérée par le PKK, sont tous soupçonnés de collaboration avec les islamistes et sont donc retenus par l’armée kurde.

Les reportages réalisés par Sophie Nivelle-Cardinale sont le fruit d’un travail de grande ampleur et d’investigations approfondies, souvent dangereuses et pleines d’obstacles. Elle évoque notamment les difficultés qu’elle a rencontrées pour trouver des personnes prêtes à témoigner honnêtement face à la caméra : la peur d’être reconnus les en empêche, mais aussi la déception face à l’absence de réaction de la communauté internationale, sans oublier les nombreux mensonges pour ne pas froisser le régime. « Des amis confrères et la plupart de mes contacts sont morts. ». Et malgré tout, bien que confrontée à la perte d’amis et en danger constant à cause de Daesh, du régime et des batailles, elle affirme : « C’est pour moi une motivation supplémentaire de témoigner ». Elle poursuit son but, tentant de rendre compte d’un conflit très complexe, aux acteurs multiples et dans lequel entrent en compte des alliances improbables, des sources de financement controversées, la fracture entre Sunnites et Chiites, le rôle des puissances régionales et internationales, la présence d’enfants-soldats, et bien d’autres facteurs encore.

Faustine Luneau