Olivier Marchon à la mesure du temps

Dans son livre, Olivier Marchon s’attache à étudier notre calendrier chrétien. Parce qu’il faut bien faire des choix, et aussi parce qu’il s’agit du calendrier le plus utilisé de nos jours. Et pourtant, que de surprises !

En visitant l’ultime demeure de Frédéric II, dit « Le Grand », à Potsdam, Chateaubriand, dans ses « Mémoires d’outre-tombe » raconte qu’il était resté devant l’horloge dont l’aiguille inerte indiquait le moment, la minute, de la mort du grand homme et il lui vint cette réflexion : « J’étais trompé par l’immobilité de l’image : les heures ne suspendent point leur fuite ; ce n’est pas l’homme qui arrête le temps, c’est le temps qui arrête l’homme. »

La maîtrise du temps. Son apprivoisement. C’est justement parce qu’il ne peut le dominer que l’Homme a constamment cherché à le circonscrire, l’encadrer, le mesurer pour s’inscrire dans son mouvement inexorable et y marquer sa présence.

C’est à cette tâche, en étudiant la structure de nombreux calendriers qui égrènent notre passé et occupent notre présent, que s’attaque Olivier Marchon dans son petit livre rempli d’anecdotes plus truculentes les unes que les autres : « 30 de febrero » y otras curiosidades sobre la medición del tiempo » paru en Argentine aux éditions Godot[1], ouvrage qu’il a présenté à Ostende et Mar del Plata lors de « La nuit des idées » et à Buenos Aires, le 4 mars dernier, à « La casa de la lectura », Lavalleja, 924.

On le sait, il n’existe pas « une » seule façon de mesurer le temps et encore moins de montrer comment il s’écoule. Par exemple, il est possible de trouver dans le monde au moins quatre horloges publiques dont les aiguilles tournent…dans le sens inverse des aiguilles d’une montre ! L’une d’entre elles n’est d’ailleurs pas très loin de chez nous puisqu’elle est se trouve en Bolivie, à La Paz. Inaugurée en juin 2014, cette horloge a pour but de montrer que les peuples amérindiens ne sont plus imposés par les lois des colonisateurs venus d’Europe[2].

L’apprivoisement du temps, élaboré à partir de l’observation des astres, du mouvement de la Terre par rapport au soleil ou la lune, pris en main par les mathématiciens, a donc aussi, au-delà de son mesurage, un but politique et symbolique. En effet, chaque grande civilisation a possédé ou possède sa propre mesure du temps. De fait, tout notre petit monde moderne ne tourne pas actuellement en l’an de grâce 2019. Pour ne citer que quelques exemples, le 10 septembre dernier, les Hébreux ont célébré l’entrée dans l’an 5779 ; les Musulmans, eux, depuis le 12 septembre ont entamé l’année 1440. Tout dépend du curseur sur lequel on se place (Jésus Chris n’est pas la seule référence) et le calcul calendaire (lunaire, solaire) que l’on applique.

Dans son livre, Olivier Marchon s’attache à étudier notre calendrier chrétien. Parce qu’il faut bien faire des choix, et aussi parce qu’il s’agit du calendrier le plus utilisé de nos jours. Et pourtant, que de surprises ! Lorsqu’on dit calendrier, il faut penser calendrier grégorien en référence au pape Grégoire XIII. Sachez en effet que c’est le 15 octobre 1582 que ce calendrier, notre calendrier actuel donc, a été instauré. La veille du 15, c’était le 4 octobre…Vous me suivez ? En fait, il fallait rattraper les erreurs (onze minutes quinze secondes par an, une bagatelle…) du précédent calendrier dominant dit calendrier « julien » ; Julien de Jules César… On en apprendra toujours ! Ce calendrier fut instauré en l’an 46 avant notre ère en remplacement du calendrier républicain romain. Sachez tout de même que la première année « julienne » dura 445 jours afin de rattraper les errements du calendrier précédent. Errarre hemanum est… Revenons à notre calendrier grégorien. Nous sommes encore en pleine période de la Réforme qui voit l’apparition du courant chrétien protestant. Pas question pour ses partisans de se coller au nouveau calcul papiste si bien que de nombreux pays se firent un honneur de conserver le calendrier julien. Encore de nos jours, certaines institutions religieuses, voire même des régions du monde, continuent à l’utiliser tel que l’État monastique autonome de la Sainte-Montagne en Grèce. Rappelez-vous : lorsque, pendant nos chères études, nous traversions la révolution russe de 1917, vous ne trouviez pas étonnant que la chute des tsars et l’arrivée des bolchéviques au pouvoir portaient chacune deux dates différentes ? Vous avez la réponse : deux dates selon le calendrier utilisé !

Nous parlions tout à l’heure de Jésus-Christ né un certain 25 décembre il y a de cela 2019 années. Pour les Ethiopiens, cela ne fait que 2011 ans. En effet, ils considèrent que le Christ est né huit ans après sa naissance. Sans savoir s’ils ont raison, on ne pourra guère leur donner tort, d’autant que toujours selon leur calendrier, notre bon vieux Jésus est né entre le six et sept janviers…Allez savoir ! Tout est question de point de vue !

Le but de cet article n’est pas de vous donner toutes les anecdotes contenues dans le livre très érudit d’Olivier Marchon. Seulement quelques pistes lesquelles vous mettrons peut-être l’eau à la bouche provoquant un désir irréfrénable de revoir vos connaissances sur le calcul du temps.

Mais terminons avec Chateaubriand afin de remettre les pendules à l’heure : « Que l’aiguille circule sur un cadran d’or ou de bois, que le cadran plus ou moins large remplisse le chaton d’une bague ou la rosace d’une basilique, l’heure n’a que la même durée. »

J. Guillot

[1] Traduit du français, « 30 février et autres curiosités sur la mesures du temps », Seuil 2017

[2] Voir l’article du Monde daté du 31 janvier 2019 de F.Bobin : « En Tunisie, l’insolite mémoire de Testour l’Andalouse ».

Photo : Olivier Marchon lors de la présentation de son livre à Ostende