« Quand donc est-on chez soi ? »

Dans sa conférence, lors de la toute récente « Nuit des idées » qui s’est déroulée à Ostende et Mar del Plata pour l’Argentine, Barbara Cassin, membre de l’Académie française, nous a emmenés dans un fascinant voyage dans le temps autour du thème de la migration.

Elle insistera sur la place prépondérante occupée par le langage comme moteur d’intégration. Un langage, dont l’apparition de certains de ses avatars dérivés à partir de langue « souche » ne laisse pas de l’inquiéter.

Pour mieux comprendre le phénomène, elle revient sur les modèles de l’Antiquité.

Chez les Grecs, le migrant le plus célèbre, c’est Ulysse. Après Troie, il voyage. Reviendra-t-il ? Il erre plus de vingt ans avant de retourner à Ithaque, son île natale où l’attend son épouse Pénélope. Car la nostalgie du pays l’a emportée malgré l’immortalité que lui avait offert la nymphe Calypso pour rester auprès d’elle. A son arrivée, on pourrait croire qu’il serait reconnu de suite mais il n’en est rien. L’endroit est hostile même. Le premier à le reconnaître, c’est son chien et il meurt aussitôt. Puis c’est au tour du berger, de son fils, puis de sa nourrice. Et enfin, la dernière à le reconnaître, sera Penelope. Pour cela, il faudra attendre l’épisode du lit conjugal. Ce n’est que devant son lit qu’Ulysse se considèrera vraiment comme chez lui et alors, à cet instant, elle le reconnaît. Au temps des Grecs, le lit était creusé dans un olivier encore enraciné. Et c’est donc, le lit, l’arbre dans le sol qui lui fait retrouver son enracinement. Le lit conjugal enraciné dans le sol, c’est le signe qu’on est chez soi. Mais c’est un enracinement dont on ne peut y revenir que si on a été très loin. Comme le lui avait dit Tirésias lorsqu’il l’avait rencontré dans l’Hadès : « Quand tu seras arrivé chez toi, il faudra repartir. » Ainsi, malgré cette reconnaissance du chez soi, il repartira avec une rame sur son épaule, loin, dans l’extrême lointain, jusqu’à ce qu’on ne reconnaisse plus rien de lui. Et c’est à ce moment-là qu’il saura qui il est. C’est donc un homme qui se cherche entre son île et ses voyages et qui se retrouvera en amalgamant les deux.

Chez les Romains, la chose est différente. On le retrouve chez Virgile avec l’Eneide. Enée, s’échappe de Troie, conquise par les Grecs avec pour but de refonder Troie une seconde fois. Mais, de place en place, il échoue à chaque fois jusqu’au moment où, lors de son dernier point de chute, il accepte de parler une autre langue que la sienne. Ainsi, ce sont les Romains qui inventent la question que Barbara Cassin appelle les « deux langues plus une » : le latin est la langue politique, le grec, la langue de la culture et il y a une troisième langue, vernaculaire parlée par les habitants du lieu. Le latin accepte ainsi une assimilation linguistique. La langue devient donc un effet fondamental d’assimilation et d’acceptation. Ce qui n’était pas possible à l’époque d’Ulysse car le grec était considéré comme la langue universelle. Le reste, le « barbare », était tout ce qui n’était pas grec, hors du « Logos ».
Barbara Cassin se tourne enfin vers Hannah Arendt. Juive, d’origine allemande, elle dut fuir devant l’arrivée des Nazis. Elle finira par se réfugier aux Etats-Unis. Elle s’assimilera en apprenant l’anglais mais son parler restera imprégné, volontairement, de son accent allemand. Un accent qui restera comme le témoignage de ses origines, de tout ce qui la représente. Mais une langue allemande non « polluée » par l’allemand employé, elle utilisera le terme « empoisonné », par les Nazis. En gardant sa langue, elle reste ce qu’elle est en quelque sorte car sa langue, c’est sa patrie.

Le migrant actuel, peut comme Ulysse, retourner chez lui, là où sont ses racines. Il peut aussi, comme Enée s’assimiler en apprenant la langue de l’autre et, comme Hannah Arendt, il peut prendre en considération sa propre langue c’est-à-dire ne pas la perdre tout en assimilant la nouvelle. C’est ce qu’Arendt appelle l’identité chancelante. En reconnaissant la langue de l’autre et en gardant sa différence, ce qui en est un fondement politique, elle reconnait la variété de tous. Du coup, se servir de la pluralité des langues, c’est savoir accepter les différences.
Barbara Cassin continue en s’en prenant à ce qu’on appelle actuellement le « globish », sorte d’utilisation fainéante dans sa propre langue de mots issus de l’anglais et qui semble inexorablement se répandre dans notre espace langagier. Elle se réfère aussi à Hannah Arendt qui, comme on vient de le voir, ne voulait pas parler l’allemand des Nazis parce qu’ils l’avaient dénaturé. Le « globish », tel un ver dans le fruit, dénature et appauvrit notre propre langue et, en l’utilisant de façon fréquente, son utilisateur ne semble pas en mesurer les conséquences néfastes à terme. Or, le langage fait partie d’un berceau culturel. Le perdre, c’est appauvrir sa propre culture, c’est s’appauvrir soi-même. Comme le dit Barbara Cassin, ce qui compte, c’est la diversité des identités. Chaque identité est une « Identité » mais il y en a plusieurs, comme une mosaïque.

Où pourra se demander où Barbara Cassin a bien voulu nous emmener. Elle nous a montré que le mouvement de l’Homme hors de ses terres natales fait partie de son destin depuis qu’il est Homme et que le langage y joue un rôle très fort. Il y a le langage que l’on possède et l’autre langage, celui qui est parlé là où l’on arrive. Et le danger qu’elle voit actuellement c’est un appauvrissement programmé, caractérisé par l’emploi invasif de la novlangue. Citant Humberto Eco : « La langue de l’Europe, c’est la traduction », elle s’intéresse actuellement aux traductions. Ce qui lui paraît beaucoup plus judicieux que l’usage inconsidéré du fameux « globish ». La diversité des langues est un rempart contre la barbarie et l’uniformisation.

J. Guillot