Le « jihâd », c’est quoi ?

Lors de la dernière « Nuit des idées » qui vient de se dérouler du 30 janvier au 2 février dernier, la petite salle du micro-ciné du vieil hôtel d’Ostende nous proposait la retransmission d’émissions ayant pour invités quelques grands noms du monde intellectuel français.

L’une d’entre elles, tirée de « Canal Encuentro », reproduisait une interview de Gilles Kepel, spécialiste de l’Islam et du monde arabe, professeur à l’université de Paris Sciences lettres, à propos des réseaux djihadistes qui se sont développés depuis le dernier quart du siècle dernier, modifiant en profondeur les relations et enjeux internationaux de notre monde moderne.

Le jihâd (ou Djihad), terme issu de l’islam, signifiant en arabe « effort », consiste, citons Giles Kepel, « en l’effort fait en principe par tout musulman pieux pour améliorer la situation de la religion et les relations entre les hommes, par la réflexion, l’approfondissement de la foi et la prière. » C’est un premier point, mais il y en a un autre, plus problématique puisqu’ « il désigne aussi les modes d’expansion de la religion — par le combat s’il le faut. »[1]

Kepel distingue trois grandes périodes du jihâd contemporain.

La première débute avec l’invasion russe de l’Afghanistan en 1979. C’est l’ère, selon Kepel, du jihâd armé, théorisé par le Palestinien et Frère musulman Abdallah Azzam, financé par les pétromonarchies du Golfe, appuyé par les États-Unis, encadré par le Pakistan. (…) En Afghanistan, le jihâd se traduit par la victoire en février 1989, puisque l’Armée rouge quitte Kaboul après dix ans de guerre. Mais personne ne s’en rend compte. Puisque la veille, le 14 février, l’ayatollah Rouhollah Khomeynî produit la fatwa (décret) condamnant l’écrivain Salman Rushdie à mort. Tout le monde se focalise là-dessus, et un grand événement géopolitique passe inaperçu. Après cette victoire, un certain nombre de jihadistes reviennent chez eux. En Algérie ou en Égypte, par exemple, ils vont essayer de dupliquer le modèle. D’autres iront en Bosnie essayer de transformer la guerre civile dans l’ex-Yougoslavie en jihâd. Ça ne va pas marcher. En 1997, les pouvoirs militaires ou civils d’Algérie et d’Égypte reprennent le dessus. Résultat : ce jihadisme de lutte contre l’ennemi proche, les régimes du monde musulman, est abandonné[2].

La deuxième période est marquée par l’arrivée sur le devant de la scène de Osama Ben Laden et du penseur Ayman al-Zawahiri et du groupe terroriste tristement célèbre d’«Al-Quaeda». Estimant que sans eux, la défaite russe en Afghanistan n’aurait pas eu lieu, les djihadistes inscrivent cette victoire dans un continuum historique se référant à la défaite des troupes perses face aux musulmans aux alentours des années 635-637, aux invasions arabes du VIIIème siècle, puis à la disparition de l’Empire byzantin qui succomba sous les coups de boutoir turcs en 1453. Ils voient une opposition entre le monde de l’Orient, dont ils en seraient les hérauts, et celui d’un Occident décadent. Dorénavant, au lieu de s’en prendre à un ennemi proche géographiquement, on attaque l’ennemi lointain chez lui. Leur « fait d’armes » est l’attaque tragique du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis. On montre que les USA sont un colosse aux pieds d’argile et on engage les musulmans à se soulever contre l’Occident. Il y aura d’autres attentats meurtriers en Europe (Madrid, Londres et ailleurs) et dans le monde[3]. Mais cette stratégie, finalement, aboutira à un échec : le soulèvement attendu ne se produisant pas. A cela s’ajoute un conflit religieux entre musulmans chiites principalement présents Iran et musulmans sunnites. Puis, les Américains vont attaquer l’Afghanistan et envahir l’Irak aboutissant à la défaite du Jihâd sunnite.

La troisième vague djihadiste débute en janvier 2005, « quand, citons de nouveau Kepel, l’ingénieur syro-espagnol Abû Moussab al-Souri poste en ligne son manifeste de 1 600 pages, « Appel à la résistance islamique mondiale[4] » ; un appel sur Internet à la résistance islamique mondiale[5] » pour lever des combattants sur place afin de perpétrer des attentats dans le cœur même des pays occidentaux. Abandonnant la structure de fonctionnement pyramidale de la deuxième période, par une structure en réseaux bien plus difficile à détecter, cette troisième vague profitera de la révolution numérique pour diffuser messages, vidéos (You tube naît aussi en 2005), inonder les réseaux sociaux, lui permettant d’entrer dans l’intimité de chacun et inciter à une radicalisation extrême des jeunes prêts à tout : c’est ainsi que de nombreux attentats auront lieu en Europe dont la France, qui en paiera le prix le plus élevé : Merah, attentats contre « Charlie » et de l’hypercacher porte de Vincennes, les attaques meurtrières du 13 novembre 2015 à Paris, Nice, le 14 juillet 2016, St-Etienne du Rouvray…

Les « révolutions arabes », autre évènement politique majeur en ce début du XXIème siècle, favoriseront indirectement l’expansion islamiste. Même si ces mouvements, excepté en Tunisie, échoueront par la suite, la situation chaotique qui s’ensuivit (Lybie, Syrie) fut une véritable aubaine pour les djihadistes qui s’implanteront dans ces territoires et étendront leur influence[6]. Ils profiteront également de la situation en Irak et en Syrie pour s’approprier un large territoire proclamant l’existence du « califat ». De nombreux jeunes musulmans issus des banlieues européennes partiront soutenir le DJihad en s’enrôlant dans les rangs de l’Etat islamique (DAECH)[7]. Grâce à ces conquêtes territoriales et aux gisements de pétrole qu’ils contrôlent, les islamistes accèdent à une manne financière qu’ils complètent en organisant un véritable racket parmi la population locale. A cela s’ajoutent les soutiens financiers dans les régions de la péninsule arabe (notamment en Arabie Saoudite). Bien que minoritaires, ces courants armés ont réussi à marquer les esprits en profitant du chaos généralisé. Il ne faut surtout pas oublier que ces courants sont combattus par l’immense majorité du monde musulman. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si, bien que malheureusement cela passe trop souvent inaperçu dans les médias du monde occidental, les victimes des attentats djihadistes sont en majorité des musulmans et non, comme on pourrait le penser au départ, des juifs ou des chrétiens.

Pour comprendre le développement de ce mouvement, il faut également analyser la situation de certaines populations dans les pays occidentaux. Rappelons que la France, pays d’immigration, possède une population musulmane qui est souvent le produit de l’histoire coloniale. Sujet délicat, aux blessures souvent non-refermées… Elle possède un modèle politique assimilateur qui se base sur des valeurs communes républicaines. Les musulmans qui arrivaient des colonies étaient assimilés et encadrés par les structures syndicales et politiques ; on pourra citer le rôle tenu par le parti communiste. Si autant de jeunes de la troisième génération issus de cette migration ont fini par s’enrôler dans les rangs de Daech, c’est aussi la résultante d’un effacement progressif de ces structures ainsi que le fruit d’une politique socio-économique de l’Etat laissant la situation dans les banlieues se désagréger peu à peu favorisant l’émergence d’un terrain propice à la radicalisation religieuse. La solitude, la sensation de rejet qui s’ajoute à l’entrée dans le marché du travail de plus en plus difficile n’ont fait qu’empirer les choses[8]. Rappelons-nous du soulèvement des banlieues en France, justement en 2005, fruit de l’apparition d’une « jeune génération salafiste[9] (en] rupture culturelle avec les valeurs de la société ambiante[10] ». Les mouvances islamistes rigoristes se sont engouffrées dans la brèche. Kepel responsabilise également nos élites politiques qui n’ont pas su ou voulu affronter ce problème crucial d’intégration à bras le corps, laissant inexorablement monter un sentiment de mal-être d’un côté, de rejet de l’autre.

Selon Kepel, nous sommes confrontés à un défi multiforme. Pour mieux le comprendre, la lecture des textes sacrés dont se servent les djihadistes est nécessaire. Le Jihâd s’appuie sur une idéologie structurée, une doctrine destinée à convaincre. Les combattants qui se joignent à lui ne sont pas prêts à mourir pour rien. Ils croient en quelque chose. S’Ils quittent ce monde, ils accèderont au paradis. Leur mort les fera entrer dans une vie future projetée bien plus prometteuse que celle de leur vie terrestre. Or, selon Kepel, beaucoup d’intellectuels ont une analyse erronée de ces mouvements car ils ne lisent pas[11] les textes et ne prennent pas en compte son aspect religieux. Il prend comme exemple l’affaire Merah. Contrairement à une théorie souvent entendue à son sujet, Merah, n’est pas un loup solitaire : ses actes s’expliquent à travers les écrits du djihadisme.

Depuis quelques temps déjà, une réaction militaire conjointe a permis le recul de DAECH qui a perdu pratiquement tous ses territoires occupés. La manne financière due à la disparition de territoire s’en trouve fortement amoindrie, approfondie par la chute des cours du pétrole. La coordination entre les banlieues et le califat, fondamentale, est maintenant beaucoup plus difficile (surveillance et riposte des Etats, censure des réseaux sociaux…). A cela, s’ajoute les attaques militaires ciblées éliminant les principaux chefs djihadistes. De plus, la grande vague d’attentats en Occident n’a pas obtenu les résultats d’enrôlement escomptés : il s’agissait au préalable de créer un vivier de djihadistes potentiels. Cela ne s’est pas produit. Kepel relève justement la puissante et touchante réaction du peuple français se mobilisant du côté des victimes, répudiant ces actes et refusant le climat de frayeur que l’on voulait imposer. Les attaques terroristes récentes, bien que toujours présentes, sont beaucoup moins sophistiquées (attaques au couteau, véhicules-béliers) et inefficaces pour toucher les masses car ce sont des attaques aveugles, dépourvues de sens n’atteignant pas leur but fédérateur. A ces points d’espoir, Kepel relève que les dernières mesures sociales prises, en France notamment, vont dans le bon sens. Il voit également une élite musulmane disposée à réagir. Toutefois, bien qu’amoindrie, la menace reste réelle. La preuve en est du tout récent attentat de Strasbourg au Marché de Noël.

Lors d’un ouvrage ancien[12], Gilles Kepel prédisait le déclin de l’islamisme. Déclin qui s’est réalisé pour aussitôt se renouveler. Il est difficile de prédire si cette fois-ci, les Etats sauront répondre au défi terroriste qui est aussi un défi posé au fonctionnement de leurs propres sociétés.

[1] Rencontre avec Gilles Kepel, à l’occasion de la parution de Jihad (2000). Pour voir tout l’entretien : http://www.gallimard.fr/catalog/entretiens/01035772.htm

[2] Quel avenir pour l’islam ? Rencontre avec Gilles Kepel, Sciences Humaine janvier 2016.  https://www.scienceshumaines.com/quel-avenir-pour-l-islam-rencontre-avec-gilles-kepel_fr_35316.html

[3] A ce propos, la France sera relativement épargnée à cette vague d’attentats ; les services français ayant réussi à infiltrer la mouvance djihadiste.

[4] Voir note précédente.

[5] Gilles Kepel : « Il faut écouter les prêches du vendredi ». Libération du 14 avril 2016.

[6] Rappelons les évènements au Mali provoquant une réaction militaire française en 2013.

[7] Notamment en France avec environ « 1600 » recrues.

[8] Parmi d’autres, le film de Mathieu Kassovitz, « La haine » (1995), résume bien cette dégradation et, plus récemment les polars d’Olivier Norek. Voir dans le Trait -d’Union http://www.traitdunion.com.ar/2018/11/03/olivier-norek-en-visite-a-buenos-aires-et-a-la-plata-2/

[9] Le salafisme est un mouvement religieux de l’islam sunnite, prônant un retour aux pratiques en vigueur dans la communauté musulmane à l’époque du prophète Mahomet et de ses premiers disciples — connus comme les « pieux ancêtres » — et la « rééducation morale » de la communauté musulmane. On distingue trois principales mouvances dans le salafisme contemporain : une qualifiée de « quiétiste », refusant de s’impliquer dans la vie civique ou politique et se consacrant à l’éducation des musulmans à la doctrine salafiste, une « politique » et une « djihadiste », qui prône l’action armée et utilise le salafisme comme une base idéologique pour justifier le terrorisme. Sources Wikipedia

[10] Voir note 2.

[11] Il existe de fortes polémiques entre les spécialistes de l’étude du mouvement djihadiste. Olivier Roy est le plus virulent à contester les théories avancées par Gilles Kepel.

[12] KEPEL (Gilles), Jihad. Expansion et déclin de l’islamisme, Paris, Gallimard, 2000, 454 p.

Photo : Capture d’écran Canal Encuentro

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