Yvonne Pierron, religieuse française en Argentine

Le sénat argentin a tenu à honorer, le 14 mars dernier, la mémoire de Soeur Yvonne Pierron, missionnaire française installée dans la province de Misiones et décédée le 28 septembre 2017 à l’âge de 89 ans.

A l’occasion de la sortie pratiquement simultanée du livre, « Yvonne Pierron, Su lugar en el mundo » écrit par Eric Domergue[1], et du long métrage, Yvonne, réalisé par Marina Rubino[2], le sénat argentin a tenu à honorer, le 14 mars dernier, la mémoire de Soeur Yvonne Pierron, missionnaire française installée dans la province de Misiones et décédée le 28 septembre 2017 à l’âge de 89 ans.

À elle toute seule, Yvonne Pierron représente un pan de l’histoire de l’Argentine contemporaine. Mais c’est une histoire cachée, à la marge, comme le suggère Marina Rubino, une histoire des humbles, laquelle, loin des projecteurs médiatiques et souvent déformants, symbolise un combat pour la dignité des démunis, des oubliés. C’est pour eux, qu’Yvonne a dédié pratiquement toute sa vie.

Yvonne, Hermana Yvonne pour les Argentins, est née en Alsace en 1928. La guerre et ses horreurs l’aide à trouver sa voie : « Je voulais me battre pour ceux qui souffrent, lutter contre la violence et la misère de ce monde.[3]» Elle rentre très vite chez les « sœurs des Missions étrangères [4]» et part pour l’Argentine en 1955 dont elle prendra la nationalité en 1967.

Parfois institutrice ou infirmière, elle parcourt le pays se plaçant toujours du côté des plus faibles. En Patagonie avec la communauté Mapuche, à Buenos Aires dans les villas miserias, à Corrientes avec les paysans des « Ligues agraires », ces mouvements syndicaux d’origine rurale catholique dans lesquelles les agriculteurs, petits et moyens, s’unissent afin de mieux s’opposer aux grands propriétaires terriens et aux monopoles commerciaux. Lors de la terrible dictature militaire qui s’abat sur l’Argentine entre 1976 et 1983, elle est intensément recherchée par les répresseurs et devra s’exiler en 1978, exfiltrée par l’Ambassade de France, échappant ainsi au sort qui attendait ses deux coreligionnaires Alice Domon et Léonie Duquet. Bien que, selon elle, «il y a toujours quelqu’un qui survit pour raconter l’histoire », elle gardera une certaine culpabilité de les avoir « abandonnées [5]».

Eric Domergue rend hommage à Yvonne Pierron
durant la cérémonie organisée par le sénat argentin

Pendant son « exil », mot qui montre à quel point elle s’était attachée à son pays d’adoption, Yvonne se rend au Nicaragua ; séjour qui aura sur elle une influence profonde. Là, elle découvre la révolution sandiniste dont le projet social basé sur la théologie de la libération[6] la séduit :« C’est l’inculture des gens qui, en premier lieu, les condamne à une vie misérable. Redonner du pouvoir au peuple, c’est aussi lui apprendre à lire, lui donner des armes intellectuelles pour ne plus se laisser soumettre », écrira-t-elle[7].

Ce précepte, elle l’appliquera à son retour en Argentine en 1984. Elle s’installera à Pueblo Illia, un petit village perdu dans la province de Misiones. Là, soutenue par la population locale et au prix d’une ténacité sans faille, elle va fonder une communauté éducative donnant aux enfants l’accès à la lecture, à l’écriture, à l’éducation, à la culture. Ce, malgré les épreuves et les oppositions (parfois violentes) de ceux voyant d’un mauvais œil tout ce processus d’émancipation contraire à leurs intérêts. Contre vents et marées, sortiront de terre un ensemble scolaire allant du primaire au secondaire et un internat. Ce complexe porte aujourd’hui son nom.

Yvonne fut aussi et bien sûr de tous les combats pour les droits de l’homme, toujours prête à se lever afin de dénoncer les injustices contre les oppressés. Jamais en reste pour défiler avec les Mères et les Grands-mères de la Place de Mai, elle fut un des piliers pour dénoncer les horreurs perpétrées par la dictature militaire argentine.

Elle puisa dans la religion chrétienne qu’elle avait épousée toute la force lui permettant de dédier sa vie aux autres, vers les laissés pour compte, ceux que notre monde moderne a tendance à « oublier » si vite. La sénatrice de la province de Misiones, Magdalena Solari Quintana, très émue lors de son allocution prononcée à l’occasion de l’hommage rendu au sénat, remémorait ce propos que lui avait glissé Yvonne lors d’un hommage officiel qui lui avait été rendu : « Tout le monde parle de moi alors que le plus important c’est l’autre. » Une petite phrase qui résume bien à elle seule toute l’humilité et la bonté dont cette femme était imprégnée.

Yvonne Pierron fut décorée de la Légion d’honneur en 2005. Elle repose à Pueblo Illia.

Jérôme Guillot

Ecouter l’interview d’Eric Domergue au sénat :

Eric_Domergue_rend_hommage_à_Yvonne_Pierron

[1] « Yvonne Pierron, sa place dans le monde », aux éditions Universitaria (Université nationale de Misiones)

[2] Projeté à partir du 28 mars au Ciné Gaumont à Buenos Aires.

[3] Extrait de son livre autobiographique : Missionnaire sous la dictature, Editions du Seuil 2007

[4]L’Institut des Sœurs des Missions Etrangères fut fondé en 1931, par le Père Albert NASSOY, prêtre des Missions Etrangères de Paris, avec la collaboration de Mère Marie-Dolores. C’est un Institut de droit diocésain. Voir http://sistersisme.org/Fr/Sources : Institut des sœurs des missions étrangères

[5]Isabelle Le Gonidec « Disparition: Yvonne Pierron, missionnaire, témoin engagé de l’histoire argentine », 29 septembre 2017, RFI.

[6] La théologie de la libération est un courant de pensée théologiquechrétienne venu d’Amérique latine, suivi d’un mouvement socio-politique, visant à rendre dignité et espoir aux pauvres et aux exclus et les libérant d’intolérables conditions de vie. Sources Wikipedia

[7] Voir note 5.