En cuarentena…

Nos lecteurs racontent comment ils ont vécu cette période exceptionnelle. Une série qui illustre les péripéties traversées par des Français piégés en Argentine après la déclaration du confinement due au Covid-19.

Premier témoignage 

« Moi, Pierre-Yves, français, 34 ans. Je suis arrivé à Santiago du Chili le 17 janvier 2020, je suis grimpeur et je fais des films d’alpinisme pour promouvoir les plus impressionnants “spots” de la cordillère des Andes dans le cadre de l’association KTL Rock Trip. Avec ma petite amie chilienne, Catalina, trapéziste reconnue au Chili, nous avions décidé de parcourir la cordillère durant les quatre prochains mois et ainsi joindre nos passions en explorant la nature merveilleuse d’Amérique du sud, où je viens quasiment tous les ans depuis 2014. Nous avons donc acheté un petit fourgon que nous avons aménagé afin de partir à l’aventure, comme j’ai l’habitude de le faire puisque je fais l’expérience de la vie « nomade » en camion depuis 2013 en France.

Nous commençons notre voyage aux alentours de Pucón au Chili. Ayant profité pendant un mois de la zone à grimper, danser en festivals, ayant fait découvrir mon prototype de gobelet écologique « Evokup » qui permet le financement de l’association et visité les lacs de la région, le 13 mars nous décidons d’aller en Argentine pour nous rendre dans un magnifique “spot” de grimpe qui s’appelle la Piedra Parada. Rejoint par Gérard, un ami espagnol également en voyage, nous traversons la frontière (sans aucune difficulté) par le col de Mamuil Malal vers San Martin de los Andes où nous restons deux jours pour découvrir le petit village et les splendeurs qui l’entourent, nous ne sommes pas pressés. Le 16 mars, nous décidons d’aller à Villa Llanquin car il y a un site d’escalade que je connais et que je souhaite faire découvrir à Catalina et Gérard. Dans le cadre de mes expéditions, j’ai l’habitude de prévoir de bons ravitaillements d’environ quinze jours afin de pouvoir être autonome dans les divers “spots” d’escalade des Andes. Nous apprenons ce jour-là que le « nuage » du Covid s’approchait de l’Amérique du sud à la vitesse d’un cheval au galop, grâce au matraquage insistant de l’algorithme médiatique. Nous installons notre véhicule dans un petit chemin au bord de la rivière où nous commençons à cuisiner et voilà qu’arrive un individu tout vêtu de noir qui se met à nous questionner sans même un « bonjour ». Je lui demande donc s’il est de la police et il me répond que oui, mais n’a pas d’uniforme. Il est terrorisé à l’idée que nous sommes « étrangers », nous questionne, demande nos numéros de passeport, tout en restant à un mètre de nous et d’une manière pas du tout conviviale, voire exécrable, exige de nous en aller car c’est un chemin privé… En seulement une semaine la paranoïa s’était installée, d’autant plus qu’il n’y a que deux cents habitants dans ce village. Voilà l’accueil !! Nous rangeons nos affaires et garons le fourgon un peu plus loin sur le parking du secteur d’escalade appelé « la Cosa ».

Nous escaladons tranquillement pendant deux jours et le lendemain, plusieurs agents locaux viennent à notre fourgon : deux policiers, un agent de l’environnement et un responsable sanitaire du village. Ils nous parlent de la situation (quarantaine) et nous proposent alors soit de lever le camp, soit de rester jusqu’à la fin de la quarantaine. Comme nous avions acheté beaucoup de nourriture pour être autonomes, nous leur affirmons que nous allons rester sur notre « campement » et respecter la quarantaine car l’endroit est idéal puisque très isolé et que nous avons un secteur d’escalade à côté pour monter notre film de voyage sur l’escalade et le trapèze. Les agents sont venus tous les deux jours pour vérifier que nous étions en bonne santé, sans aucun symptôme et que tout allait bien… Tout allait pour le mieux, un petit ruisseau d’eau pure, avec en prime des truites dedans. L’agent de santé passait quasiment tous les jours à dos de cheval, tandis que nous améliorions notre base-camp afin d’être protégés du soleil et du vent, car ici ça a des airs de scènes post-apocalyptiques.

La situation s’est compliquée le 23 mars, alors que Gérard et moi étions partis pour marcher toute la journée, afin d’atteindre une montagne que l’on voyait au loin et qui serait potentiellement escaladable, une patrouille de policiers de Dina Huapi se rend à notre campement, encouragée par un appel à dénonciation d’un habitant du village. Ils rencontrent donc Catalina. Ils lui annoncent qu’ils ont l’ordre de nous évacuer. Gérard et moi revenons aux alentours de 18h et discutons avec les officiers afin de comprendre la situation. Nous leur disons que nous faisions « la quarantaine » sous les instructions des officiers de Villa Llanquin mais ils nous disent clairement “qu’ils s’en moquent », que nous avons été dénoncés par un « voisin », bien que nous soyons isolés de toute vue, à 2km du village. Ils nous disent que la pratique du sport est interdite et que nous devons les suivre sur le champ pour aller faire des examens au commissariat. Je m’offusque pleinement de leur ordre, leur demandant de nous laisser du temps et qu’il serait plus judicieux de revenir demain avec des ordres écrits et légaux, et du soleil. Je tente de leur expliquer que : premièrement nous sommes isolés et que nous ne voulons pas aller en « zone à risque » (en ville) ; deuxièmement qu’il est tard pour évacuer notre campement (18h) ; et que troisièmement, nous avons tout notre équipement encore disposé sur le site d’escalade (situé à 20 min de marche). A ces propos, ils nous prennent de haut et nous menacent en nous ordonnant de nous dépêcher car ils nous évacueront de toute façon « a la buena o la mala ». « Seraient-ils prêts à nous embarquer par la force ? ». L’un des policiers tentait de nous provoquer afin qu’on lui donne l’occasion d’exercer sa terreur. Après une grande inspiration et une aspiration yogique, nous décidons d’obtempérer puisque qu’il n’y a apparemment pas moyen de discuter. Nous avons tout de même l’accord pour aller récupérer notre matériel. Nous retournons donc rapidement au secteur d’escalade pour déséquiper les 2 voies d’escalades et le trapèze, alors que nous sommes épuisés et qu’il commence à pleuvoir, « on s’est carrément mis en danger ! ». Cela nous prend 2h, il est 20h et nous revenons dans la pénombre, il est temps maintenant de s’attaquer à la désinstallation du campement, sous la pluie ! Ce qui nous prend bien une heure car c’est tout un « tétris » qui s’organise afin de pouvoir tout faire rentrer, sous la pression angoissante des agents de police qui ordonnent avec instance de nous dépêcher. 21h, nous suivons la patrouille jusqu’au poste de police 36 de Dina Huapi, l’ambiance est à son paroxysme. Nous arrivons à 22h, nous passons tour à tour afin de nous enregistrer, de prendre nos empreintes digitales, tels des criminels, le tout dans une pièce glauque qui semble être une cuisine, tout dans la pièce a l’air sale, de l’eau coule sur le sol provenant d’un placard… nous sommes dégouttés, l’impression d’être souillés… et nous sommes accusés de « violer la quarantaine », une blague de très mauvais goût. 23h, ils nous disent que le véhicule va être réquisitionné avec ordre du juge, que nous devons sortir nos objets de valeur et que nous devons nous débrouiller pour trouver où dormir. Cela ressemble à une farce… Nous, qui étions isolés, sans déranger personne, en quarantaine, sur un terrain privé, contrôlé par les autorités locales, dans notre van qui nous sert de maison. Maintenant nous sommes dans la rue devant le commissariat de Dina Huapi avec la moitié de nos affaires, la moitié de la nourriture que nous avions achetée, à 2h du matin, sans papiers, ni acte, ni numéro de cause, ni reçu d’enlèvement… De quoi faire rugir les volcans de mars !

Heureusement que nous avions acheté une carte Sim en arrivant… Je tente tant bien que mal de joindre mes connaissances situées à Bariloche, mais vu l’heure tardive, et la psychose générale, je n’obtiens pas grand-chose… Jusqu’à ce que finalement, Marie, une française rencontrée 5 ans auparavant à la Piedra Parada, me trouve une solution : être hébergés provisoirement par son voisin Seba, escaladeur lui aussi, et qui a le coeur de venir nous chercher… à 2h du matin. Providence divine, qui fait taire les policiers qui osaient nous narguer en nous demandant si nous avions prévu de prendre la tente « au cas où ». Retour à la maison très lent car nous passons un nombre incalculable de contrôles de police et de gendarmerie, où à chaque fois tous nos documents sont demandés…

Nous sommes le 24 mars, chez Séba, nous nous remettons peu à peu de cette nuit agitée. Nous sommes choqués de la manière dont se sont passées les choses. Nous pourrons récupérer notre camionnette à la fin de la quarantaine disaient les gendarmes… qui était prévue… le 31 Mars. Ce qui était sans savoir que le gouvernement (comme il respire) allait prolonger éternellement ce confinement, encore même aujourd’hui où j’écris ces lignes, vendredi 19 juin, après plus de 100 JOURS de confinement !!!

Dès la première extension de la « quarantaine », nous commençons à appeler le commissariat afin de savoir comment récupérer notre camion… Ce qui n’aboutit à rien, ils nous disent de rappeler demain, que l’officier n’est pas là …. La même scène pendant une semaine jusqu’à ce qu’ils nous disent de faire appel à la « defensoria pública de Bariloche ». Nous nous communiquons avec eux et entamons une démarche administrative en exposant notre récit. Encore deux semaines se passent et soudainement, nous recevons l’ordre du juge de venir récupérer notre fourgon… Comme ça ! Sans amende, bien heureusement, mais sans explications non plus, nous laissons planer l’hypothèse que toute cette arrestation n’avait rien de légale, ce pourquoi ils ne nous ont pas fait d’histoires… Enfin, nous en avions eu déjà bien pour l’heure actuelle, des histoires. Nous prenons un taxi et nous nous rendons au commissariat où nous retrouvons notre bien aimée maisonnette sur roues. Mais comme il est toujours interdit de circuler, nous ne pouvons que nous rendre à une auberge de jeunesse, car de toute façon l’hiver est arrivé à Bariloche et il n’est plus question de dormir dedans car le fourgon n’est pas isolé pour le froid. Et puis nous n’avons pas envie de nous risquer à nous la refaire confisquer par cette police cowboy qui fait apparemment ce qu’elle veut. « Nous reprendrons la route le 27 avril » me dis-je… « attendons un peu et nous partirons plus au nord rejoindre des amis à Mendoza. »

Voilà, presque deux mois plus tard, nous sommes toujours à attendre que le gouvernement lève le confinement afin de pouvoir rouler, vivre. Nous sommes seuls dans cette auberge, espérant pouvoir retourner au Chili d’où j’ai un vol retour vers la France déjà payé… Mais les frontières sont fermées aux étrangers. La force et le calme de l’esprit sont mis à l’épreuve. Le flou est total. Nos vacances sont irrémédiablement gâchées par un virus qui actuellement est dévoilé au grand jour par la presse comme une forte grippe saisonnière, la plus médiatisée au monde. Sûrement dans le but d’étouffer toutes les manifestations sociales qui étaient en train de se dérouler dans le monde entier, d’induire la peur de l’autre, d’étrangler les petites entreprises, d’engraisser les multinationales, de blesser à jamais le tourisme et de saboter au maximum les rêves de chacun. Le vrai visage de la dictature est à jour, ils n’ont plus honte de s’afficher et révèlent ainsi leur pouvoir en condamnant la masse à vibrer spirituellement bas, source de haine, colère et division. Diviser pour mieux régner, telle est leur devise.

Voilà plus d’un mois que la France a été libérée de ce confinement, et qu’ici malgré le peu de cas de grippe Covid, on continue à être « confinés » alors qu’en réalité, on constate que la vie « laboral » a totalement repris son cours à Bariloche. L’hypocrisie est à son maximum. Tout le monde circule, car de toutes façons les gens doivent survivre, payer leur loyer, leur nourriture… voilà le « jeu » que propose le président argentin, jouant drôlement bien le rôle du politique proche du peuple. Alors que je vois bien sous son déguisement qu’il sert les intérêts oligarchiques.

Et puis il y a nous, Catalina et moi, (Gérard étant rentré en Espagne) essayant de trouver une solution, dépensant peso après peso jusqu’à son dernier… Bientôt, nous serons dans la rue à faire la manche si ça continue… en plein hiver. Nous attendons une réponse du consulat chilien afin qu’il m’autorise à passer la frontière, pour rejoindre le Chili où j’ai une promesse d’emploi, et une maison qui nous attend…à suivre ! »

Retrouvez l’association KTL Rock Trip sur Facebook : https://www.facebook.com/KTLrocktrip/

ainsi que le gobelet écologique « Evokup »https://www.facebook.com/Evokup 

Propos recueillis par Perrine Bontemps

Crédit photos : Pierre-Yves et Catalina

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