Immigration française en Argentine

Voici une narration écrite par l’arrière-petite-fille d’un émigré qui a fait des recherches sur son aïeul : Emmanuel Durand-Hénon.

 

Voici une narration écrite par l’arrière-petite-fille d’un émigré qui a fait des recherches sur son aïeul et a essayé de comprendre les motifs de son émigration en terres australes. La narratrice Patricia Tobaldo est professeure de langues romanes et écrivaine.

 

Une page d’histoire

Les Ardennes, un nom qui résonne dans l’histoire des conflits contemporains, c’était aussi la terre de mon arrière-grand-père :

En août 1870, l’armée impériale française enchaîne les défaites face aux armées allemandes coalisées. Tandis que l’armée de Lorraine est enfermée dans Metz, une autre est reconstituée au camp de Châlons pour se porter à son secours. Accompagnée de l’empereur Napoléon III, elle traverse les Ardennes, poursuivie par deux armées allemandes. Le 1er septembre, elle se retrouve acculée dans la cuvette de Sedan, contrainte d’y livrer bataille. Sa position lui interdit toute possibilité de manœuvre et elle se retrouve bientôt encerclée. Elle capitule le lendemain.

L’événement connaît un retentissement considérable. La captivité de l’empereur provoque la chute du Second Empire et la proclamation de la Troisième République.

Pour la France, la défaite de Sedan est symbole de désastre. En Allemagne, la bataille de Sedan est célébrée comme une victoire fondatrice de l’unification du pays. Pour les Ardennes, la défaite de Sedan conduit à l’occupation du territoire par les troupes allemandes, qui se prolonge après la signature de l’armistice en janvier 1871. Le département reste occupé à titre de gage jusqu’au versement de l’indemnité de guerre et ne sera libéré qu’en juillet 1873.

Ce chapitre de la guerre, ignoré par la politique, la diplomatie et les historiens, a laissé des images gravées en lettres de feu dans la mémoire de ceux qui ont survécu : celles des brouettes chargées de cadavres et des soldats blessés, celles des vainqueurs et des vaincus, ces derniers angoissés par la douleur et la soif. 

Emmanuel Durand-Hénon

Et parmi cette foule en fuite, abandonnant leurs maisons ravagées par le feu, se trouvait la famille de Louis Durand et Octavie Henon et leurs enfants Emmanuel, Marie et Annie. C’était la famille de mon arrière-grand-père maternel Emmanuel Durand – Henon.

Louis, le père, 31 ans, commerçant est mort en traversant une rue, touché par un projectile, lors de cette fatidique occupation, alors qu’il était sorti acheter des médicaments pour sa femme, Octavie, 27 ans, qui décède quelques mois plus tard des suites de sa maladie.

Les trois adolescents, orphelins, après la mort de leur père, puis celle de leur mère, s’installent à Montpellier, dans la maison de leur oncle paternel, le prestigieux compositeur et musicien français Émile Durand, qui était également professeur d’harmonie au conservatoire de Paris où il eut un élève peu ordinaire, Claude Debussy. La famille de mon arrière-grand-père était originaire de Saint-Brieuc en Bretagne, ses parents, Louis-Auguste Durand et  Zéphirine-Aimée-Pauline Vallée étaient hôteliers. Emile Durand, quant à lui, étroitement lié à sa Bretagne natale, a mis en musique la célèbre chansonnette bretonne « Le Biniou » écrite par Hippolyte Guérin et s’est impliqué dans le mouvement de la renaissance bretonne.

On ne sait pas avec certitude combien de temps les orphelins ont vécu avec leur oncle, marié à la pianiste Louise Boieldieu (petite-fille du compositeur François-Adrien Boieldieu). Mais cela a dû être un séjour prolongé, du moins pour mon arrière-grand-père,  il a pu développer son talent musical, vraisemblablement transmis par son oncle et apprendre à jouer du piano. Sa fille aînée, Emma, nous racontait, quand nous étions enfants, des anecdotes sur son père « el franchute », comme elle l’appelait, car bien que n’’étant  qu’amateur, il possédait un certain talent, avait acheté un piano et, selon « Tante Emma », passait des heures sur le clavier. Son oncle Émile Durand, qui était son seul lien avec sa terre natale, lui envoyait régulièrement des partitions, d’innombrables compositions musicales que mon arrière-grand-père interprétait sur son piano.

Encore mineur, Emmanuel, entreprit seul d’immigrer, se retrouvant dans ce qui était alors la « terre promise » : l’Argentine. Il laissait derrière lui sa famille, ses deux sœurs, Annie et Marie et son oncle Émile. On ne sait, malheureusement rien d’autre, on peut penser que comme les autres immigrés, une fois arrivé à destination, il a probablement dû affronter des situations extrêmes : guerres,, famines et comme la plupart des immigrants, il a donné peu de nouvelles. Compte tenu de son silence depuis sa nouvelle patrie, on ignore tout sur les difficultés de son adaptation à cette nouvelle vie. 

Emma Durand « Tante Emma »

C’est ainsi qu’une couleur de plus a été ajoutée au puzzle généalogique déjà coloré que représente ma famille. Un nouvel intérêt pour ma « conscience généalogique » s’est éveillé lorsque j’ai commencé à chercher les pièces manquantes pour donner, peut-être, un sens aux inconnues qui ont nourri les secrets de la famille pendant des générations.

Les données provenaient pour la plupart de détails inattendus : une dédicace derrière une photo, quelques anecdotes racontées par « Tante Emma » puisque ma grand-mère Eva, la plus jeune des filles, n’avait que trois mois lorsqu’Emmanuel est décédé ; des dates et des noms  sur des textes écrits à la main, souvent illisibles en raison de la calligraphie, sur des feuilles jaunies par le temps, conservées au fond d’une boîte.

Ma mère, fidèle gardienne des souvenirs familiaux, répond toujours à la question, pourquoi avoir conservé tout cela ?, par un « au cas où ». Comme il est vrai cet « au cas où » lorsque l’on voyage dans le temps pour retrouver ses origines. Dans cette errance dans le passé de mes ancêtres j’ai trouvé de nombreuses réponses à mes questions existentielles.

Cecilia Arroyo

Ce « franchute » aux manières galantes et à l’éducation exquise, est devenu mon arrière-grand-père maternel, la veille du printemps 1884, dans une petite ville appelée Santa Clara de Buena Vista, au sud-ouest du département de Las Colonias, province de Santa Fe. Là, il a épousé une belle jeune-fille de vingt-deux ans nommée Cecilia Arroyo, il en avait vingt-neuf. Cecilia, mon arrière-grand-mère, est née à Bell Ville, province de Córdoba, elle était la fille d’Antonio Arroyo, un commerçant argentin, et de Cervanda Neira, une femme au foyer.

Malgré mes recherches pour appréhender l’histoire de cet immigré français, apparu en terres australes avec de maigres bagages, et une belle boîte en acajou avec son nom gravé sur une petite plaque de métal, que ma mère m’a léguée comme un trésor précieux, de nombreuses questions demeurent sans réponse. Pourquoi Emmanuel Durand a-t-il choisi l’Argentine ? Pourquoi s’est-il installé dans cette petite ville de la province de Santa Fe, qui ne répondait à aucune des attentes des immigrants français ?

A partir de 1853 la Constitution intègre avec l’article 25 l’incitation à l’immigration. En 1876 la loi N° 761 de Nicolás Avellaneda, appelée la “Ley de Inmigración y Colonización”, facilite et encourage l’immigration européenne pour peupler ces vastes terres inoccupées et fertiles. Le gouvernement envoie donc des agents en Europe à la recherche de candidats à l’émigration. Les consignes sont précises : des familles nombreuses, catholiques pour un départ définitif. En échange, le gouvernement argentin offre aux arrivants quelques hectares de terre et quelques têtes de bétail. Géographiquement, les immigrants appartiennent en majorité aux Hautes et Basses Pyrénées, à la Savoie et à l’Aveyron. Ils étaient paysans, laboureurs, éleveurs, ingénieurs, photographes, architectes, peintres ou écrivains, militaires ou marins. Mon arrière-grand-père n’exerçait aucune de ces professions, n’était originaire d’aucune des régions citées, et ne faisait partie d’aucune famille nombreuse. Il devait  certainement par contre être catholique fervent et pratiquant, comme en témoigne l’éducation de ses filles.

Si je dois émettre une hypothèse sur la raison de son choix, c’est peut-être parce qu’il appartenait à ce flux d’immigrants français, environ cent mille (100 000), autour des années 1870, venus « faire l’Amérique ». Ce chiffre représente 3% ou 4% du total des immigrants européens.

Elena Durand

Mon arrière-grand-père a rapidement atteint une situation économique et un emploi stables , il était comptable dans un important magasin de la ville, ce qui lui a permis de fonder une grande famille – cinq enfants, un garçon et quatre filles, dont trois survécurent : Elena, Emma et Eva. Remarquons que tous les noms commencent par un « E » comme celui de leur père Emmanuel, (dans les documents argentins il apparaît sous le nom de « Manuel »).

Emma et Eva Durand

 

Emmanuel Durand, décède à l’âge de cinquante-deux ans, victime d’une grave maladie, trois mois après la naissance de sa dernière petite fille, ma grand-mère Eva, qui, contrairement à sa sœur Emma, n’a évidemment aucun souvenir de son père.

Père très attaché à ses filles, il paraît que lorsque ma grand-mère est née, il a pleuré, car il disait qu’en raison de sa grave maladie il n’aurait pas l’opportunité de la voir grandir. Sa femme, mon arrière-grand-mère Cecilia, pour le réconforter, mettait le bébé dans le lit où il était prostré, afin qu’il puisse passer le plus de temps possible avec elle. 

Ce bref témoignage sur la vie de mon arrière-grand-père ne diffère pas beaucoup de celui de milliers d’immigrants arrivés en Argentine, ni de ceux qui, encore aujourd’hui, sont à la recherche de la terre promise. Leur lien commun, outre les souffrances liées au fait d’avoir quitté leur pays, leur isolement, leur manque de communication, leur sentiment d’étrangeté, leur perte d’identité, c’est la nostalgie. Bien que la nostalgie soit parfois terre de chimères et d’illusions, le rôle qu’elle joue dans la vie de l’immigré est fondamental, car elle le transporte dans un passé qui lui redonne de l’énergie pour affronter de nouveaux défis, oxygène ses désirs, renforce sa volonté de continuer à vivre, magnifie son orgueil, lui permet de retrouver les forces, l’optimisme et la confiance qui, comme mon aïeul, les mène à risquer le peu qu’ils ont, dans l’espoir d’accéder à quelque chose de meilleur.

Patricia Tobaldo

 

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