Immigration française en Argentine

L’immigration française en Argentine trouve généralement son origine géographique dans le sud de la France. On cite les Basques, les Béarnais, les Aveyronnais qui s’installèrent à Pigüé et, dans une certaine mesure, les Savoyards de la colonie San José.

Comme nous l’avons déjà évoqué, il y eut aussi, en plus petit nombre toutefois, une migration en provenance d’autres régions françaises. Dans cet article, c’est vers l’Alsace et la Lorraine que nous nous dirigerons en évoquant celle de la famille de Silvia Hirsch.

L’histoire de la famille de Silvia avec l’Argentine débute avec son grand-père, Henri Hirsch.

Henri naît en 1869 dans le petit village lorrain de Baerenthal, en Moselle. Il est issu d’une famille aisée : son père Moïse Hirsch était marchand ambulant et sa mère, Babette, entretenait la maison sans connaître le besoin de travailler.

C’est ainsi qu’en 1893 et bien que possédant la nationalité française à sa naissance, Henri voyagera en Argentine muni d’un certificat du consulat allemand. En effet, depuis 1871, l’Alsace-Lorraine, après la défaite française dans la guerre qui l’opposa à ce qui était encore la Prusse (1870-1871) a été intégrée au tout récent empire allemand. Ce n’est que bien plus tard que Silvia et les descendants d’Henri reprendront la nationalité française.

À la fin du XIXème siècle, l’Argentine est en plein essor économique et la demande d’outils de toutes sortes est très forte. Installé dans la capitale argentine, Henri ouvre la filiale d’un grand bazar dont le siège de la maison-mère, qui se trouve à Paris, est dirigé par un certain Alfred Wolff. Silvia a conservé les livres où sont consignés les nombreuses lettres de correspondance et les comptes-rendus des affaires commerciales que les deux hommes échangeaient.

C’est lors d’un de ses voyages en Europe qu’Henri rencontre Aline Bloch de neuf ans sa cadette. La famille d’Aline est originaire de Saverne, une belle et vieille ville d’Alsace riche en histoire, puisque sa fondation remonte à l’époque romaine. Mais, pour l’instant, pas question pour Aline de traverser l’Atlantique. Les deux fiancés auront de nombreux échanges épistolaires faits de billets doux et tendres où chacun raconte son quotidien. Le mariage a lieu en 1900, en Alsace. Un mariage en grande pompe. Puis les deux jeunes mariés s’embarquent aussitôt pour Buenos Aires.

La situation commerciale d’Henri est florissante. En 1920, il crée son propre commerce, la “Ferretería Hirsch”, spécialisé dans l’outillage agricole. Il achète un édifice original et historique puisqu’il a été conçu par un certain Gustave Eiffel (1832-1923) en plein centre de Buenos Aires, au 535 de la rue Perú. Bien que le magasin ait baissé ses stores depuis bien longtemps, il est toujours possible d’admirer ce bâtiment dont le style détonne en comparaison avec les autres édifices voisins.

 

Tout en haut, on distingue une statue d’un homme frappant à l’aide d’un marteau un morceau d’acier sur son enclume. A ses pieds, on peut lire l’inscription “forjador” que l’on peut traduire en français par “forgeron”.

 

Henri et Aline auront deux enfants. Edgard Salomon Hirsch (1901-1985), le père de Silvia, et Irma Hirsch (1904-1964) qui restera célibataire.

Edgard ira faire ses études au collège Rollin, un établissement français créé en 1878 et dont on possède peu d’archives, puis au Liceo Nicolás Avellaneda. Après avoir fait des études d’ingénieur, il travaillera finalement dans l’entreprise de son père pour, plus tard, en prendre la tête. Il se mariera en 1936 avec Arnoldina Itzcovitch Schuster avec qui il aura deux enfants. Horacio naîtra en 1937 et Silvia l’année suivante.

La famille d’Arnoldina était originaire de Kiev en Ukraine. Comme le firent de nombreuses familles juives à cette époque, les grand parents paternels et maternels de Silvia avaient fui les pogroms de la Russie tsariste. La famille Schuster, notamment, faisait partie des 817 juifs qui débarquèrent à Buenos Aires en décembre 1891 à bord du “Pampa”, un bateau affrété par le baron Hirsch (1831-1896), lequel n’a aucune parenté avec Henri, dans le but de fonder des colonies agricoles dans la province d’Entre Rios.

La mère de Silvia, claveciniste virtuose, fera une grande carrière artistique de musique classique sous le nom d’Arnolda Hirsch.

Elle créa et dirigea le “Trio Baroco de Buenos Aires”, enregistra des pièces musicales et joua dans de nombreuses salles de concert de la capitale argentine. Dans les années soixante-dix, la France, reconnaissante de son talent, lui décernera les Palmes académiques.

Architecte renommée, Silvia fut aussi professeure à la “Facultad de Arquitectura, Diseño y Urbanismo” (FADU) à la UBA.  Elle s’est mariée en 1961 avec Berardo Dujovne, décoré lui aussi avec la Légion d’honneur, avec qui elle créa le studio Hirsch-Dujovne. Ils menèrent plusieurs projets architecturaux de grande envergure en Argentine et à l’étranger et participèrent à de nombreuses expositions. Comme créations notables, on citera les tours “EL FARO” (impossible à manquer quand on se promène à Puerto Madero), couronnées de trois prix entre 2004 et 2005, le fameux musée de l’holocauste à Buenos Aires qui reçut le prix Air France en 2001 lors de la Biennale internationale d’architecture et, toujours à Puerto Madero, on peut admirer la reconfiguration de trois des fameux docks, ces édifices symboliques d’une époque révolue, qui longent le canal. En 2006, Silvia reçut la distinction de Chevalier de l’ordre des arts et lettres.

Silvia sera mère de quatre enfants dont Marie, l’aînée, qui embrassera la carrière d’architecte pour suivre les traces de ses parents et Nicolas, lequel sera ministre de l’Économie durant la présidence de Mauricio Macri (2015-2019). Désireux de garder les origines françaises du siècle dernier, les enfants de Marie et de Nicolas ont suivi leurs études au lycée franco-argentin Jean Mermoz.

De l’Alsace-Lorraine à Buenos Aires en passant par les plaines d’Ukraine, d’un commerce florissant à un bureau d’architecture célèbre en passant par la musique classique, l’histoire de la famille de Silvia s’inscrit pleinement dans le tourbillon humain, progressiste et artistique que fut notre vingtième siècle.

Propos recueillis par Patricia Pellegrini et Jérôme Guillot


Les œuvres de Gustave Eiffel en Argentine

Grâce à l’histoire de la famille de Silvia Hirsch, nous savons que le bâtiment nommé « El Forjador » (le forgeron) où fonctionnait la « Ferretería Hirsch », fondée par Henri son ancêtre, était un ouvrage de Gustave Eiffel.

Le studio Eiffel et Cie fondé en 1867, fut pionnier en structures métalliques pour des travaux d’ingénierie et d’architecture, il reçut au début du XXe siècle, de très nombreuses commandes de toute nature. Ponts, gares, maisons démontables, moulins, écluses, stations météorologiques et même des églises sortirent des ateliers, où se préparaient les structures en fer qui voyageaient démontées par bateau depuis la France, pour être ensuite assemblées sur différents sites dans plus de trente pays, à travers le monde.

Œuvres arrivées en Argentine

La construction du « Forgeron » a commencé en 1906, d’après une commande d’Henri Hirsch et était, à l’origine, destiné à la vente de quincaillerie et à la fabrication d’outils agricoles. Parfaitement symétrique avec son nom en relief sur la frise du bâtiment où se détache la figure qui le couronne, les colonnes, les poutres, les chapiteaux et la forge ont été amenés en bateau et assemblés artisanalement sur place avec des rivets à feu. Ce bâtiment a été déclaré monument historique national et municipal et fonctionne actuellement comme une salle d’événements toujours à son emplacement d’origine, rue Perú 535, au cœur de Buenos Aires.

Le Tour du Monde »

Cette grande roue, située actuellement dans la ville de Córdoba, est arrivée dans le pays en 1916 à l’occasion de la commémoration du centenaire de l’indépendance argentine pour être installée dans le parc mondial de San Miguel de Tucumán. En 1918, elle fut acquise par le gouvernement de Córdoba et utilisée comme l’une des principales attractions du parc zoologique récemment inauguré par l’architecte paysagiste français Charles Thays. La structure principale est réalisée en fer forgé et est composée d’une grande roue de 27 mètres de diamètre avec des axes radiaux entrecroisés soutenus par deux supports triangulaires réticulés. Elle dispose de 20 cabines avec ossature en fer et plaques de bois d’une capacité de six personnes chacune. La grande roue a longtemps été une attraction citadine, depuis son sommet on pouvait admirer toute la ville. Elle a fonctionné jusqu’en 1970, puis restaurée en 2003 elle est, aujourd’hui, exposée comme monument historique.

Trois maisons préfabriquées démontables.

Le prototype de ces maisons préfabriquées a été conçu par Eiffel en 1860 et construit, pièce par pièce, dans les ateliers belges des Forges D’Aisseau, pour être exposé au côté de la célèbre Tour, lors de l’Exposition Universelle de Paris en 1889.

En 1917, arrivèrent en Argentine depuis la France, trois maisons qui permettaient d’être assemblées, désarmées et remontées ailleurs. Elles ressemblent à un wagon de train et sont montées sur des rails. Un système de ventilation se fait au travers de fentes dans le plafond, quant aux murs : ce sont des planches en fer pressé avec une chambre à air interne. La menuiserie en bois est vissée aux murs et au plafond.

Deux de ces maisons ont été envoyées à la ville de Córdoba pour être montées dans le district de San Vicente et ont servi de logements familiaux. Des années plus tard, l’une d’elles a été transportée à la ville de Villa Maria et reçoit aujourd’hui de nombreux visiteurs ; une Association des Amis de la Maison Eiffel veille à ses destinées. L’autre maison a été habitée jusqu’en 2001 et intègre actuellement le patrimoine national ; elle est en cours de restauration. La troisième maison a été installée dans la province de Mendoza. Elle a ensuite été vendue et transportée au Chili.

Les Moulins

À l’occasion de l’Exposition d’élevage, d’agriculture et d’industrie internationale organisée par la « Sociedad Rural Argentina » en 1903, deux moulins fabriqués par la compagnie Eiffel ont été importés et surpris les visiteurs et les exposants de la foire.

Avec 35 mètres de haut et trois étages, ils avaient à leur extrémité, une roue à quatre pales et deux réservoirs d’eau situés à des niveaux différents, ainsi qu’un balcon accessible par un escalier en colimaçon.

Après l’exposition, ils ont été transférés dans les propriétés de la famille de l’ancien gouverneur de Córdoba, Ambroise Olmos, pour approvisionner en eau ses « estancias ». L’un fut installé près de Capilla del Monte et l’autre dans la « estancia El Duraznillo » à Rio Cuarto. Les moulins fonctionnèrent pendant de nombreuses années. En raison d’une forte tempête, l’un d’eux perdit ses pales et cessa son approvisionnement d’eau, mais on peut encore admirer sa structure. Celui de Rio Cuarto a été démonté, après avoir cessé d’être utilisé.

Patricia Pellegrini

 

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