Pourquoi l’adhésion de la Finlande à l’Otan est un bouleversement géopolitique majeur

La décision sera prise dimanche, mais le secrétaire général de l’Otan promet déjà que la Finlande «sera chaleureusement accueillie».

14 mai 2022 (Le Figaro) : Ce serait la fin de la neutralité historique pour ce pays frontalier de la Russie. Le président et la première ministre de la Finlande se sont dits favorables jeudi 12 mai à une adhésion «sans délai» à l’Otan, précisant que la décision du pays nordique devrait être annoncée dimanche à l’organisation. La France et l’Allemagne ont déjà publiquement exprimé leur soutien à cette initiative, et le secrétaire général de l’Alliance atlantique a fait savoir que si la Finlande confirmait son intention, «elle sera(it) chaleureusement accueillie au sein de l’Otan et le processus d’adhésion se déroulera(it) sans heurts et rapidement».

  • Pourquoi la Finlande ne faisait-elle pas partie de l’Otan ?

La Finlande est historiquement un pays neutre, à tel point que l’on parle même de «finlandisation» pour décrire sa stratégie de compromis avec son voisin russe, sans entrer dans une alliance militaire.

Après avoir été longtemps sous domination suédoise puis, dès 1809, russe, elle est devenue indépendante en 1917. Pendant la Seconde Guerre mondiale, le pays est attaqué par l’URSS, qui ne parvient pas à l’annexer mais s’empare tout de même de la Carélie, une bande de terre au nord de Saint-Pétersbourg qui sépare le golfe de Finlande, en mer Baltique, du lac Ladoga.

Comme le rappelle Guillaume Lagane, spécialiste des questions de défense et maître de conférences à Sciences Po, la Finlande sort meurtrie de cette guerre et pleure la perte de 87.000 de ses hommes. Dans le même temps, un dixième environ de sa population se retrouve contraint au déplacement forcé pour fuir la Carélie. Mais à ce moment, la Finlande est isolée sur la scène internationale.

En effet, alors que l’Allemagne nazie, alliée de fait avec la Finlande au sein de l’Axe puisque les deux pays combattent l’URSS (pour des raisons différentes), commençait à perdre la guerre, la Finlande s’est retournée contre elle, a signé la paix avec Staline et repoussé la Wehrmacht. Les dirigeants finlandais choisissent donc de ne plus s’opposer frontalement à l’URSS, faute de pouvoir se protéger d’une tentative d’agression soviétique, et conserve l’indépendance tout en acceptant d’importantes concessions à l’égard de la politique étrangère russe.

Cette neutralité est consacrée par le traité finlando-soviétique de 1948, ou Traité YYA, un accord d’amitié, de coopération et d’assistance mutuelle, qui garantit notamment qu’aucun des deux pays ne participe à une alliance dirigée contre son voisin. En conséquence, la Finlande ne participe pas au Plan Marshall et ne signe pas le Traité de l’Atlantique nord, qui acte la création de l’Otan l’année suivante.

«Ce statut ne repose sur aucune base juridique contraignante. Il ne s’agit pas d’une neutralité permanente comme la pratique la Suisse, régie par le droit international et inscrite dans sa Constitution», détaille Guillaume Lagane, qui souligne que cette stratégie a permis à la Finlande, comme à son voisin suédois, d’acquérir «un rayonnement diplomatique sans commune mesure avec leurs poids réels».

  • Pourquoi le pays veut-il adhérer ?

«Être membre de l’Otan renforcerait la sécurité de la Finlande. En tant que membre de l’Otan, la Finlande renforcerait l’alliance dans son ensemble», ont affirmé le président finlandais Sauli Niinistö et la première ministre Sanna Marin dans un communiqué commun.

La guerre en Ukraine a complètement retourné l’opinion publique finlandaise en seulement quelques mois. Sur les 5,5 millions d’habitants, 76% de la population est désormais en faveur de l’adhésion, selon un sondage publié lundi, soit le triple de son niveau d’avant-guerre. Une très large majorité des 200 députés au Parlement est acquise, avec des opposants tombés autour d’une dizaine, et la plupart des partis sont désormais favorables. Mardi, la commission de défense du Parlement finlandais avait conclu que l’Otan était «la meilleure option» pour la sécurité du pays. «L’Otan est la plus grande alliance militaire de l’histoire de l’humanité, elle regroupe un milliard d’êtres humains, c’est un bouclier considérable», commente le général (2S) Bruno Clermont.

«Si avant le conflit en Ukraine, l’opinion finlandaise était favorable au statu quo, c’est que jusqu’ici la situation d’entre-deux lui paraissait tenable, mais la guerre en Ukraine a prouvé que les Russes n’hésitent pas à mener une guerre classique sur le sol européen, et la menace qu’ils représentent apparaît bien plus concrète», analyse Guillaume Lagane. «Heureusement, la Finlande n’a pas de contentieux territoriaux avec la Russie, mais elle se méfie de plus en plus, et les Finlandais voient bien à quel point faire partie de l’Otan crée une différence majeure pour garantir l’intégrité du territoire d’un pays». En 2016, un projet d’adhésion à l’Otan avait échoué face au rejet de la population, inquiétée par des déclarations intimidantes de Vladimir Poutine. Le gouvernement avait reculé mais souhaitait intensifier sa collaboration avec les Américains.

  • Est-ce que cela bouleverse les équilibres géopolitiques en Europe ?

La Finlande partage 1300 kilomètres de frontière avec la Russie. Son adhésion constituerait donc une extension importante de la frontière de l’ensemble de l’Alliance atlantique avec son rival russe.

Ce basculement symbolique renforce indéniablement la puissance militaire de l’Otan. Malgré son faible nombre d’habitants, la Finlande dispose d’une armée moderne et efficace. Sa neutralité n’a jamais signifié que la défense serait laissée de côté. «La Finlande, c’est la nation en armes, on ne plaisante pas avec eux. C’est, avec la Suisse, l’un des deux seuls pays qui soit prêt à faire la guerre en Europe, sa population est incroyablement résiliente», commente un fin connaisseur de la défense des pays européens. Les Finlandais disposent d’une réserve opérationnelle d’un million de personnes, qu’elle peut mobiliser et armer à tout moment, et qui disposent d’une formation militaire.

  • Quelles sont les réactions internationales à cette adhésion ?

Du côté de l’Alliance atlantique, la décision finlandaise était préparée et attendue. L’annonce faite par l’exécutif a été accueillie avec enthousiasme, notamment par Emmanuel Macron et Olaf Scholz. Des élus du Sénat américain ont par ailleurs promis de soutenir cette adhésion. Seule voix dissonante parmi les pays membres de l’Otan, la Turquie d’Erdogan a désapprouvé cette adhésion, comme elle l’avait déjà fait pour la Grèce. «Les pays scandinaves, malheureusement, sont presque comme des maisons d’hôtes pour les organisations terroristes», a déclaré Erdogan.

Sans surprise, enfin, les Russes ont critiqué énergiquement ce choix : «L’élargissement de l’Otan et le rapprochement de l’Alliance de nos frontières ne rendent pas le monde et notre continent plus stable et plus sûr», a déclaré Dmitri Peskov, porte-parole du Kremlin, à la presse, répondant «assurément» à la question de savoir si la Russie considérerait une entrée de la Finlande dans l’Otan comme une menace. La réponse de la Russie dépendra «des retombées pratiques de ce processus, de l’avancée des infrastructures militaires vers nos frontières».

«Si l’on s’en tient au discours occidental, l’Otan n’est qu’une alliance défensive, il n’y a rien de supposément agressif dans l’adhésion de la Finlande, analyse Guillaume Lagane. Mais les Russes voient l’Otan comme une extension de la puissance américaine, avec une politique agressive.» Faut-il alors s’attendre à des représailles ? «Tout au plus des provocations, comme on en voit déjà beaucoup en mer Baltique, et des attaques indirectes, par exemple informatiques ; mais une fois que la Finlande sera sous le bouclier de l’Otan, les Russes ne peuvent guère aller plus loin».

Paul Sugy

 

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