La vie d´un adolescent français sous l´Occupation. Témoignage de Robert Féraud

Au collège, plusieurs professeurs n´étaient plus là, et avaient été remplacés par des retraités. Le surveillant général est venu nous dire au revoir vêtu de son uniforme de colonel de réserve.

Les scouts, dont je faisais partie, sont allés offrir leurs services à la mairie qui nous a utilisés comme garçons de courses. Ensuite, pendant quelques semaines, j´ai été envoyé à la poste où, quelques heures par jour, j’étais assis devant un grand panneau comportant 300 numéros de téléphone, autant de petits trous et de lumières rouges. Lorsqu’on entendait une sonnerie dans nos écouteurs, nous devions brancher un câble dans l’orifice correspondant à la lumière qui s’allumait et un abonné nous indiquait avec qui il voulait parler. Il fallait alors brancher un autre câble dans l’orifice correspondant pour connecter l´abonné avec son correspondant.

Mon père fut mobilisé sur place en tant qu’ingénieur avec pour instructions d´augmenter la production de douilles de bronze pour obus et de tôles d’aluminium pour l’aéronautique. Je connus à cette époque Marcel Dewoitine, le constructeur d’avions, qui venait déjeuner et discuter de la fabrication du duralumin. Le problème -grave- était que les ouvriers non spécialisés étaient tous partis aux armées. Le chef du personnel pu récupérer une bonne quantité d’ouvriers espagnols. Il allait les chercher dans des camps où ils avaient été hébergés au moment de passer la frontière, fuyant la guerre civile en Espagne...

Au début de 1940, le gouvernement envoya 2 à 300 annamites, encadrés par des étudiants universitaires de Saigon qui parlaient notre langue. Ils étaient concentrés dans des hangars… mais la popote n’était pas tout à fait à leur goût et les chiens des rues disparurent les uns après les autres !

Un dimanche, nous sommes allés voir une douzaine d’avions militaires biplace Potez que l’armée de l’air avait cachés sous des arbres, au bord d’une grande prairie utilisée comme piste d’atterrissage. Nous fûmes dispersés de mauvaise manière par quelques soldats de garde car la cachette était un secret militaire. J’ai su plus tard que j’avais vu une bonne partie des avions militaires modernes disponibles en France à cette époque.

Les choses continuèrent ainsi pendant quelques mois jusqu’au moment où les troupes allemandes envahirent la Belgique, contournant la fameuse et infranchissable ligne Maginot, bousculant les troupes françaises qui se retiraient tous les jours sur une nouvelle ligne de défense préparée à l’avance…selon les communiqués officiels à la radio.

Les Allemands avançaient sur Paris et les réfugiés du Nord commencèrent à passer près de chez-nous. Nous habitions sur la route nationale Bordeaux-Marseille et pendant des jours nous vîmes un défilé permanent de voitures bourrées d´hommes, de femmes, d´enfants et d´animaux domestiques, avec valises et matelas sur le toit, s´écouler lentement. Ils avançaient sans but ni point de chute précis… si ce n’est d´aller toujours plus au sud.

Pétain signa un armistice et obtint qu’une partie tu territoire national ne soit pas occupée. Nous étions en Zone Libre et nous avons pu rester chez nous. Les restrictions ont commencé, d’abord sur l’alimentation et ensuite sur tout le reste.

La mairie commença à distribuer tous les mois des cartes d’alimentation. C’était des coupons imprimés sur des feuille de papier de couleur indiquant type de produit et quantité en grammes. Nous devions les laisser au fournisseur lors de chaque achat. Et lorsque les coupons se terminaient, il fallait attendre le mois suivant pour se réapprovisionner. Ce système a duré pendant plusieurs mois après la Libération.

Pour donner une idée des rations hebdomadaires individuelles qui nous étaient accordées, nous avions droit à 40 gr. de matières grasses, 150 gr. de viande, 100 gr. de légumes secs, 50 gr. de sucre. Les pommes de terre disparurent et furent remplacées par du rutabaga et des topinambours. Tout était contrôlé, même le tabac et le vin, mais il y avait tout de même du pain gris pour la catégorie J3 (moins de 18 ans) à raison de 350 gr par jour. Nous connûmes les "herzats", le mot allemand pour “produit de remplacement”. Par exemple, à la place du café nous préparions des infusions de seigle et de chicorée grillés au four. En dehors des grandes villes, tout le monde voulut produire des aliments. A la maison, le jardin fut transformé en potager et poulailler ou clapier pour quelques lapins. Les animaux étaient uniquement alimentés par de l’herbe coupée sur le bord des chemins.

Il n’y avait plus de combustible pour les voitures et la notre fut mise sur cale dans le garage. Nous avions caché 50 litres d´essence pour le cas où nous devrions nous échapper comme les gens du nord. Les autorités distribuaient des bons d’essence aux personnes au service de la population comme médecins, distributeurs d’alimentation ou autres. Les premiers automoteurs à gaz firent leur apparition. Le gaz devait être fabriqué sur le véhicule avec du charbon de bois, du carbure et même du bois, pour produire ce méthane ou cet acétylène. Il fallait s’y prendre une ou deux heures à l’avance et, en général, l’autonomie ne dépassait pas une cinquantaine de kilomètres.

Et puis l’occupant décida d’envahir le reste du pays. Juste en face de notre maison, de l’autre côté de la route, il avait une petite caserne utilisée avant la guerre par un bataillon de tirailleurs sénégalais. Un groupe de SS s´y installa. Dès le premier jour, ils traversèrent la route, firent ouvrir la maison, firent remorquer la voiture à la caserne, transformèrent le garage en dépôt de munitions et la salle de séjour en popote de sous-officiers. Ils apportaient leurs rations et leur ordonnance lavait la vaisselle dans notre cuisine. Souvent nous trouvions sur une table ou sur la cheminée des biscuits ou du chocolat que notre mère nous empêchait de toucher. L’ordonnance s’en étant rendu compte et nous en mettait de temps en temps dans notre poche lorsqu’il nous croisait dans un couloir. Il n’avait pas l’air si méchant. Un jour, alors que je sortais de la maison, un soldat allemand voulut me prendre mon vélo. Je me suis accroché au porte-bagages et nous avons tiré chacun de notre côté. Comme il était plus fort que moi, il m’a remorqué jusqu´au poste de garde ou je fus enfermé. Au bout d’une demi-heure apparut un jeune lieutenant qui parlait assez bien le français. Je lui ai expliqué ce qui m’était arrivé. Il fit appeler ma mère et lui expliqua que je ne devais pas discuter avec les soldats allemands, qu’il fallait me surveiller, qu’il la félicitait d´avoir un garçon courageux, que je pouvais repartir avec elle, qu’il nous rendrait la bicyclette et que le soldat qui voulait me la prendre serait puni. Huit jours après j’étais pensionnaire dans un collège de Montauban.

Ce groupe de SS n´était était autre que celui qui, quelques jours plus tard, allait mettre le feu au village d’Oradour après avoir enfermé sa population dans l’église.

Au début de l’occupation de la Zone Libre, les autorités envoyèrent des ingénieurs militaires allemands pour contrôler l’usine et la fabrication des produits utilisés pour le matériel de guerre. Nous ne pouvions pas la fermer. En peu de mois, la production diminua de 70 %. Les machines tombaient en panne. On les démontait, en prenant toutes les précautions pour ne pas se faire accuser de sabotage, et on demandait aux ingénieurs allemands des pièces de rechange qu´ils avaient beaucoup de mal à trouver. Vers la fin, il ne sortait presque plus rien de l´usine et je n’ai jamais su comment faisaient les propriétaires pour payer les salaires. Sauf quelques renvois pour fautes de discipline très graves ou départ pour le maquis, huit cent personnes purent rester sur place et permettre à notre petite ville de survivre.

Mes souvenirs de deux années de pension se sont un peu effacés, mais je me souviens que les horaires étaient très stricts et que l´on étudiait beaucoup. J’ai dû demander que l’on m’envoie des sabots de bois car nous jouions au ballon pendant les grandes recréations et les copains ne laissaient pas jouer ceux qui portaient des bottines qui leur procuraient de trop gros avantages. Il n’y avait pas de chauffage. Nous ramassions des branches mortes les jeudi et dimanche au cours de nos promenades sur les bords du Tarn ou nous profitions d´un banc ou d´une table qui se cassait pour garnir le poile. Il y avait quarante lits dans le dortoir, avec une file de lavabos au milieu. Le matin, il y avait des stalactites de glace à chaque robinet. Quant aux douches, elles fonctionnaient un samedi par mois.

Par contre, l’alimentation était copieuse. Une grande partie des élèves étaient fils de petits ou grands propriétaires terriens et le père supérieur acceptait que les frais de pension soient payés sous forme d´aliments. Nous avions du lait le matin et deux repas par jour, une soupe, un plat de légumes verts et un plat de légumes secs bouillis, parfois avec un morceau de viande, et un verre de vin coupé d’eau. Pour le goûter, nous avions un morceau de pain sec. Ceux qui venaient de la campagne recevaient de leurs parents une fois par semaine des extras comme de la confiture, du saucisson, des œufs durs ou du fromage échappant ainsi aux haricots et aux fèves.

C’est au collège que j’ai eu mon premier contact avec des Argentins. L´un de mes camarades de classe était né à Paris, fils d’"estancieros" qui y résidaient avant l’invasion et vinrent dans le sud au moment de la débâcle, sans pouvoir s’embarquer pour Buenos Aires. Ils ne recevaient plus le produit de vente de leur bétail. Notre père supérieur, roi du troc, engagea le père comme répétiteur d’espagnol en compensation pour l’éducation du fils. Deux fois par semaine il nous parlait en espagnol de l‘Argentine et au bout de quelques mois nous avions appris beaucoup de mots et étions habitués à son accent.

Pendant les grandes vacances, nos parents nous envoyaient, quand c´était possible, chez nos grands-parents qui avaient une propriété à la campagne. La première année, notre grand-mère acheta une chèvre pour nous offrir du lait. La chèvre se promenait partout et un jour elle entra dans la maison, trouva l’escalier et entra dans la grande chambre où elle brisa la glace de l´armoire. Ce ne fut qu’à la fin de la guerre que la glace pu être remplacée.

Mais il n´y avait pas que les glaces que l’on ne trouvait plus : il fallait prolonger la vie de tout. Les vêtements étaient un véritable problème : en quatre ou cinq ans, tout s’use et les enfants grandissent. Au collège, quatre religieuses reprisaient toute la journée et à la maison on défaisait les vieux pull-overs pour en tricoter d’autres. A tel point qu’en 1944, mon père allait à l’usine en smoking après avoir enlevé les revers de satin et j’ai terminé mon bachot avec les culottes bleu ciel que mettait mon père en 1918.

Les bicyclettes étaient un autre casse-tête : on ne trouvait plus de chambre à air ni de pneus. Nous découpions des rustines dans les vielles chambres et le cordonnier cousait des morceaux de pneu sur les trous de ceux qui pouvaient encore être utilisés. Nous avons même fabriqué des pneus pleins en découpant à l’emporte pièces des rondelles dans de vieux pneus de voiture que nous enfilions sur un fil de fer et serrions sur la jante. C´était assez dur. C’est à ce moment là que nous vint l’idée de nous déplacer en patins a roulettes trouvés dans la cave : les roues de bois s’usèrent très rapidement mais notre père pu en faire tourner en aluminium qui durèrent quelques mois. Nous allions dans les villages voisins par la route nationale goudronnée.

Quand nous partions en camp scout, nous pouvions obtenir des aliments auprès de l’organisme officiel ad hoc. Une fois, alors que nous allions traverser une partie du Massif Central, on nous donna six kilos de confiture de fruits à chacun, une fortune et une gourmandise à cette époque. Le premier kilo fut liquidé en deux jours, puis plus personne n´en voulait. J´ai eu l’idée d’aller échanger nos produits dans les fermes le long du chemin contre d’autres aliments. Un matin, je suis rentré dans une maison pour proposer ma marchandise, mais ils ne voulaient rien savoir. J´ai insisté en disant que par une porte ouverte j’avais vu des fromages sur une étagère Ils m’ont répondu que je ne pourrais jamais manger ce fromage. J’ai demandé si eux le consommaient et la réponse fut affirmative. C’était du fromage… de "sauterelle". Finalement, l’échange eut lieu et au repas du soir, nous avons ouvert la fourme : elle était pleine d’asticots "sauteurs". Après les avoir écartés, le fromage était un peu fort, mais excellent. Certains mangèrent même quelques vers qui avaient, disaient-ils, un goût de fromage.

Peu de temps avant la déroute allemande j’étais à Montpellier chez un de mes oncles lorsque les Anglais ont bombardé la gare de triage ou étaient stoppés trois trains différents, un de munitions, un de ravitaillement, un de troupes d’occupation. Tout sauta. La municipalité demanda des volontaires pour déblayer et mon oncle m´emmena avec lui. Ce fut horrible. Il y avait des cadavres partout.

Les transmissions clandestines par radio annonçaient l’arrivée des Alliés. On écoutait Londres. Les Américains étaient en Italie et beaucoup d’hommes partis dans le maquis intégraient les différentes branches de la résistance. Et puis ce fut le grand débarquement en Normandie et, le 8 juin1944, la libération de Paris. Tous les instruments de musique sortirent de leur housse et on dansa sur les places de tous les villages de France. Les Allemands essayaient de s’enfuir poursuivis par les FFI. Ceux qui purent rentrer en Allemagne continuèrent à résister à l’invasion alliée, jusqu´à la défaite totale quelques mois plus tard.

Je venais d’avoir dix huit ans.

Robert Féraud



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