Cap sur la biodiversité océanique

Le voilier « Tara »,  lancé dans une expédition de trois ans sur les mers du globe, était à Buenos Aires du 14 au 25 novembre.

barcoPartie il y a un peu plus d’un an de Lorient, la goélette et son laboratoire flottant ont déjà écumé les mers Méditerranée et d’Oman, l’Océan Indien et l’Atlantique Sud. L’expédition, intitulée « Tara Océans« , est issue d’une coopération multipolaire: financée par un fonds privé français -« Tara Expéditions », appuyé par plusieurs grandes entreprises-, elle est soutenue par le Programme de l’ONU pour l’Environnement et plusieurs ministères français. Co-dirigée par Etienne Bourgois et le chercheur Eric Karsenti, elle a pour objectif de dresser un inventaire de la biodiversité microscopique océanique, en collectant des échantillons et en organisant l’analyse des données physico-chimiques et génétiques recueillies. La portée scientifique est immense: on estime qu’à ce jour on ne connaît que 2% de la biomasse océanique (c’est-à-dire de l’ensemble des organismes vivants dans l’océan), alors que celle-ci constitue un enjeu scientifique majeur.

Les récentes recherches montrent notamment que ces micro-organismes sont responsables à hauteur de 95% de la respiration des océans. L’identification de nouvelles espèces et leur cartographie revêtent donc un caractère primordial sur le plan de la compréhension du fonctionnement de l’écosystème océanique, tant en ce qui concerne les cycles du carbone que la chaîne alimentaire. Ces problématiques dépassent le cadre stricto sensu de l’océan: les mécanismes étudiés sont d’ampleur planétaire, y compris terrestre. Par ailleurs, si l’expédition ne se focalise pas spécifiquement sur les questions liées au réchauffement climatique, il n’en demeure pas moins que cet échantillonnage à grande échelle est l’occasion toute trouvée d’étudier les bouleversements écologiques dus au changement climatique et à la pollution.

Un des grands avantages d’une telle expédition est la reproductibilité : un protocole unique a été mis au point et est suivi avec le même appareillage, ce sur toutes les mers du monde, ce qui rendra possible une analyse comparative des données sur les micro-organismes (zooplancton, bactéries, virus, protistes, archées), mais également sur l’eau (acidité, absorption de la lumière, température, salinité), pompée en permanence. En conséquence, la logistique est assez lourde, mais elle est facilitée par un formidable outillage technologique embarqué : matériel d’analyse (cytométrie en flux, macrophotographie, stéréomicroscopie), de prélèvement (rosette, maillage, pompage) et de conservation à bord des micro-organismes et de leur précieux ADN. La taille plutôt modeste du voilier -36 mètres de longueur- en comparaison avec les expéditions scientifiques traditionnelles offre, elle, la possibilité de remonter des rivières, de s’approcher des massifs coralliens ou de se frotter à la glace. La masse de données recueillie est immense, et nécessitera jusqu’à quinze ans de travail pour les nombreux laboratoires travaillant en collaboration avec « Tara Océans » en Europe et aux Etats-Unis notamment. C’est là une des réussites majeures du projet : faire collaborer des scientifiques (à bord) et des laboratoires (à terre) aux spécialités (océanographie, génétique, informatique, biologie moléculaire) et aux intérêts pas nécessairement convergents.

Pierre Guyot