Exposition de Julieta Hanono à Rosario

C’est au musée de la Mémoire à Rosario que s’est installée Julieta Hanono, artiste argentine vivant actuellement à Paris.

Elle nous invite à entrer un tant soit peu dans son monde avec « Traducir el desborde »* , une exposition à clefs dans laquelle chacun est convié à y trouver ses propres réponses, sa propre place. Si l’on pouvait donner un sous-titre à cet ensemble d’œuvres, où se mêlent, temps (présent, passé) et intemporalité, écrit et sculptural, revendication à l’existence pour chaque individu, pour chaque femme, pour chaque peuple, pour chaque opprimé, s’il fallait trouver un lien, nous pourrions l’appeler « Enchevêtrement ».

Le temps, d’abord. Cette grande bâtisse construite au siècle dernier, où se trouve l’exposition, fut, pendant la dernière dictature, le siège de la répression militaire à Rosario. Julieta y fut séquestrée pendant trois ans, humiliée. Après avoir déjà réalisé « El Pozo », un court métrage sur son lieu de détention, elle y revient aujourd’hui à nouveau, histoire de chasser ses démons, de nous montrer, par sa formidable résilience, qu’à travers son art, elle continue son combat de dénonciation, de revendication.

Revendication donc. Dans un monde moderne et narcissique, chaque fois plus petit, qui tend à banaliser nos comportements où que l’on se trouve. Julieta nous rappelle que le monde n’est pas « Un » mais « Plusieurs ». Ici la culture Qom. peuple présent en Amérique du Sud bien avant les colons et bien obligé, malgré sa forte résistance, à subir leur domination. Au centre de la pièce, sont placées sur une immense table carrée, blanche, neutre, 709 petites créatures en boue séchée. Ces animaux possèdent chacun leur propre symbole. Au même titre que les humains, ils font partie de l’univers Qom ; d’où leur force. C’est un univers oublié, nié et Julieta, aidée par les membres de la communauté (parmi eux Ruperta Perez, figure centrale), nous rappelle qu’ils sont toujours là, revendiquant leur existence dans un monde chaque fois plus uniforme.
Géographie aussi. Dans cet espace délimité, les 709 « créatures » nous ramène aux 709 km qui séparent Rosario de Resistencia, capitale du Chaco, berceau de la culture Qom.

Revendication encore. Celui des femmes, cette fois-ci. Sont présentés de nombreux textes, choisis par Julieta, de poétesses argentines du siècle passé (Alfonsina Storni, Silvina Ocampo, Susana Thénon…) ou contemporaines (Claudia Masin, Susana Villalba…). Ou encore, une éloquente façon de dire que l’art de l’écriture, l’art de la versification n’appartient pas, malgré de fausses apparences, qu’aux hommes.
Revendication, toujours avec un texte extrait du Capital de Karl Marx. Des lettres blanches en relief écrites sur fond blanc. Une métaphore sur cette propension de l’être humain à ne pas vouloir voir/comprendre ce qu’il regarde/voit. Une invitation à enlever les œillères, à ouvrir les yeux. A ne pas dire : « On ne savait pas… »

Le temps à nouveau où l’artiste narre des pans de sa vie. Un poème qui s’étale sur plusieurs pages écrit d’abord en français, traduit en espagnol et dans la langue Qom : J’ai pris 5 ans/ Me llevo 5 años/ Ayimqayauegasohua5vi’iyi…Tout prend son sens entre l’auteur et ses souffrances, à cheval sur deux pays et un peuple qui lui aussi subit le joug du dominant.

« Guirlandes », pour finir. Une phrase, écrite par Julieta, de grosses lettres en bois pendues sur un fil, trois langues qui se chevauchent, qui parlent de l’exil, du sien, qui peut être aussi celui d’un autre, le nôtre; celui des Qom, mais peut-être également celui d’un autre peuple. Tout se mélange.

Enchevêtrement…

Un très beau fascicule, agrémenté de photos de quelques sculptures, comprend un texte fort utile écrit par Maria Elena Lucero. Il nous accompagne dans notre promenade et nous aide à trouver les fameuses clefs qui parsèment l’endroit.

Museo de la Memoria, Córdoba, 2019, à Rosario
Jusqu’au 24 de février 2019, de mardi à vendredi de 13 à 19 h et samedi, dimanche et jours fériés de 15 à19 h.

Visites guidées les jeudis à 17 h. Entrée gratuite avec une contribution suggérée de 20 pesos.

Jérôme Guillot

*https://www.rosario.gob.ar/web/agenda/muestra-traducir-el-desborde-una-poetica-feminista