De « La Fundación de los Colores » à « Beauty Spot »
|Comment une jeune femme a-t-elle fait de la cosmétique un ascenseur social.
Née d’une mère française et d’un père belge installés à Buenos Aires, Nathalie Stevens a d’abord travaillé pendant de nombreuses années dans les plus grandes entreprises de cosmétique avant de lancer sa fondation de formation aux métiers de la ¨beauté” à l’intention des femmes des milieux défavorisés de Buenos Aires.
Un parcours professionnel dans les couloirs du luxe
Portègne, Nathalie a toujours voulu travailler dans le marketing et plus précisément dans l’industrie de la “beauté”. Après des études en relations publiques à la U.A.D.E (Universidad Argentina de la Empresa), elle intègre le groupe Estée Lauder, véritable empire du maquillage et du soin haut de gamme. Cette expérience restera selon elle la plus formatrice. Elle y fera ses gammes et découvrira l’univers du luxe. Jeune, sans expérience et prête à en découdre, Nathalie entre dans un milieu s’adressant aux femmes mais dominé par les hommes. Néanmoins, elle réussit très vite à s’imposer. Pour cerner les mystères du luxe, elle reçoit une formation de Madame Lauder elle-même qui lui fait comprendre que dans le luxe on ne vend pas un produit, on vend du rêve.
Elle intègre ensuite le groupe L’Oréal en tant que responsable de marketing de L’Oréal Paris en Argentine. Elle organise notamment un défilé à la faculté de droit de Buenos Aires, qui restera un modèle du genre, avec la présence de mannequins de renommée mondiale avec Naomi Campbell, Claudia Schiffer et Valeria Massa. Puis elle travaille trois ans chez Revlon avant de monter sa propre société et quelque temps plus tard faire un passage chez Coty pour lancer les produits de manucure Opi et Sally Hansen.
Toutes ces années passées dans les plus grandes entreprises de la cosmétique haut de gamme, Nathalie Stevens a voulu les mettre au service d’une cause sociale et humanitaire : “Faire de la cosmétique un moyen de mobilité sociale”.
Naissance de la Fundación de los colores
Ayant constaté que les formations de “make-up artist” se faisaient de plus en plus rares, alors que la profession semblait avoir tous les atouts pour se transformer en un formidable ascenseur social, Nathalie imagine, d’organiser et de proposer des cours sur 3 mois à des femmes de quartiers défavorisés de la capitale. Ainsi, en 2015, naît La Fundación de los Colores.
Le premier défi est de redonner confiance à ces personnes souvent maltraitées, exclues, rabaissées par leur mari ou leur compagnon, confinées dans leur maison ou leur quartier. Nathalie raconte que l’un des premiers problèmes qu’elle a dû affronter est la phobie du miroir. N’ayant pas l’habitude de se “faire jolie”, ces femmes, très souvent, n’en possèdent pas un chez elles. “Je me souviens qu’elles refusaient de se regarder dans un miroir, alors que moi je venais d’un monde de la surexposition au miroir.”
Donner de l’assurance à ses élèves, leur faire ressentir leur potentiel, tel a été l’objectif des premiers cours. Pendant les trois mois que dure la préparation, les femmes apprennent d’abord à maquiller ou à manucurer, donc à prendre soin d’elles-mêmes et des autres, puis à gérer financièrement leur propre économie. Nathalie souligne, il est important qu’au sortir de cette formation, les femmes soient capables de monter et de gérer une activité économique de façon autonome.
La rigueur du luxe au centre de la formation
L’âge moyen des participantes était de 35 ans ; la plupart avaient des enfants et se déclaraient dépendantes d’un mari ou d’un homme à la maison. Un peu plus de la moitié avait terminé un parcours scolaire dans le secondaire mais très peu avaient eu l’occasion de continuer des études au-delà (1).
Malgré les difficultés que pouvaient rencontrer ces femmes dans leur quotidien, Nathalie a mis un point d’honneur à faire de la rigueur, le cœur de sa formation. Obligation de s’habiller en noir, de se couper les ongles, d’être présente à chaque cours, d’arriver à l’heure, d’avoir une note moyenne minima…la formation est apparue alors comme un nouvel outil d’éducation et de reprise en main personnelle, entre autres pour celles qui deviendront formatrices par la suite.
Les participantes qui terminaient l’intégralité de la formation recevaient un diplôme estampillé par l’UFLO (Universidad Nacional de Flores). Un grand moment de joie pour ces femmes qui, pour la première fois, ressentaient la fierté de recevoir un diplôme, d’avoir appris un métier et au-delà de s’être accomplies elles-mêmes.
De plus, la formation se révèle aussi être un lieu de socialisation. La plupart de ces femmes ont su créer des liens avec leurs camarades et certaines ont même réussi à garder contact entre elles ou avec leurs formatrices. Quelques-unes sont arrivées jusqu’à élaborer un petit carnet d’adresses professionnelles.
A la fin du cours, la grande majorité se sentait prête à travailler comme maquilleuse professionnelle. Plusieurs avaient même déjà réussi à gagner de l’argent en réalisant régulièrement, des maquillages ou des manucures (1).
Pour permettre à ses élèves de débuter dans leur activité professionnelle, Nathalie leur offrait les outils nécessaires qu’elles s’engageaient à rembourser dans des délais préétablis.
En conclusion, le pari fut gagné : la formation pensée à ses débuts comme un simple enseignement des rudiments de la cosmétique, s’est vite révélée être beaucoup plus pour les participantes qui ont ainsi appris à devenir des êtres humains libres.
La participation de la fondation à de nombreux événements du jet set porteño
En plus de la formation en cosmétique, la fondation proposait également un volet événementiel. Ses élèves, devenues maquilleuses professionnelles, pouvaient, si elles le désiraient, suivre une préparation spéciale pour devenir formatrices. Elles étaient alors capables de dicter elles-mêmes des cours de formation mais également de participer aux événements de la fondation.
À partir de 2017, Nathalie Stevens noue de nombreux partenariats pour que la fondation devienne l’agence de maquillage officielle dans certaines entreprises. Elle organise un grand nombre d’événements avec la banque Santander, par exemple, pour maquiller sa clientèle, elle fait maquiller et coiffer les étudiantes participant aux défilés de fin d’année de l’université de stylisme de Buenos Aires ou fait maquiller des clientes du casino de Puerto Madero, ou celles encore assistant aux représentations spéciales des hippodromes de Palermo ou de San Isidro. Tous événements où étaient évidemment conviées ses formatrices pour réaliser les maquillages. La formation représentait alors un tremplin formidable pour ces femmes capables de mener une activité professionnelle individuelle et de participer en parallèle aux événements sponsorisés par la fondation.
La Fundación de los Colores a existé pendant 5 ans avant que la covid ne vienne y mettre fin. Nathalie n’a cependant pas baissé les bras et a repris son projet, cette fois-ci sous la forme d’une agence commerciale nommée Beauty Spot. Un biais pour obtenir de meilleurs contrats pour ses maquilleuses.
Ce projet a valu à Nathalie, en 2017, d’être nommée Abanderada de la Argentina Solidaria (2). Entre 2015 et 2020, notre protagoniste a franchi les portes de plus d’une centaine de “villas de emergencia” allant à la rencontre des femmes pour leur proposer sa formation.
Aujourd’hui avec Beauty Spot, certaines de ses anciennes élèves, devenues formatrices et maquilleuses professionnelles vivent de leur profession à plein temps.
Des associations de quartiers difficiles de Cordoba et Rosario l’ont contactée dernièrement pour qu’elle s’attaque au lancement d’ateliers dans ces villes.
Les prochains défis de Beauty Spot, détaillés par Nathalie, sont nombreux et ambitieux : relancer la formation, ajouter des cours de coiffure, proposer les formations en ligne et cette fois-ci, pourquoi pas, s’adresser aux femmes de toute l’Argentine !
Clément Corbineau
(1) Informations issues d’une “Évaluation de résultats” réalisée en 2021 par Karem Pirela étudiante en master Paris Sorbonne.
(2) Le prix “Abanderada de la Argentina solidària” est une distinction décernée à des personnes qui se sont distinguées par leur labeur dans le domaine humanitaire.