“Le système politique français est en train de s’effondrer”, par Hakim El Karoui

Un pays où on ne vote plus selon ses idées mais selon son lieu d’habitation, où on ne débat plus d’opinions mais de stratégies : tel est l’inquiétant portrait politique de la France dressé par l’essayiste à l’issue des élections municipales.

2 avril 2026 (Nouvelobs) : Les élections municipales de mars 2026 auront produit une chose inattendue : la confirmation que le système politique français a perdu sa capacité à engendrer des majorités, des équilibres et peut-être bientôt des alternances.

Chaque camp revendique ses succès – la gauche ses métropoles, la droite ses villes moyennes, le Rassemblement national (RN) ses conquêtes périphériques. Chacun a raison, et c’est précisément ce qui est inquiétant. Un scrutin où tous gagnent est un scrutin où tout le monde a perdu.

Quatre France qui s’ignorent

Ce que ces élections ont cartographié, c’est une fragmentation sociologique devenue structurelle. Les grandes métropoles diplômées votent à gauche, les villes moyennes à droite, les périphéries en décrochage au RN, les banlieues populaires à La France insoumise (LFI).

La localisation géographique d’un électeur est désormais l’un des meilleurs prédicteurs de son comportement électoral – bien davantage que ses convictions idéologiques. Le clivage gauche-droite, qui a structuré deux siècles de vie politique française, s’efface au profit d’une géographie sociale dont les frontières se durcissent scrutin après scrutin. La conséquence logique de ce quadrillage est un équilibre de non-expansion : chaque bloc est protégé dans son espace et bloqué hors de celui des autres.

Des campagnes sans objet

Dans ce paysage figé, le débat programmatique a disparu. Les plateformes – éducation, logement, transports, transition écologique – étaient largement interchangeables d’un camp à l’autre. Ce qui a structuré la compétition, c’est autre chose : la géométrie des alliances et la disqualification des adversaires.

La question centrale de la campagne de gauche était moins « quel projet pour nos villes ? » que « peut-on gouverner avec LFI ? ». Des négociations conduites en quarante-huit heures sur des bases purement arithmétiques ont produit des coalitions instables, peu lisibles, souvent contre-productives

Par ailleurs, les campagnes se sont organisées autour de la mise en cause morale des adversaires plutôt que de l’examen des propositions : l’extrême droite assimilée au fascisme, l’extrême gauche renvoyée à l’antisémitisme, le centre accusé de compromissions. Ce glissement est devenu la grammaire ordinaire de la compétition politique française – et c’est, à l’heure où 2027 se profile, l’enseignement le plus préoccupant de ce scrutin.

La disparition du pivot

Le fait le plus lourd de conséquences reste pourtant ailleurs. Premier parti de gouvernement, deuxième force à l’Assemblée nationale, Renaissance est quasi absent du paysage municipal. La défaite de François Bayrou à Pau – 344 voix d’écart – illustre une érosion que les sondages avaient sous-estimée.

Ce que sanctionnent ces résultats dépasse le sort d’un parti : c’est une fonction régulatrice qui disparaît. Depuis 2017, le bloc central organisait les seconds tours, agrégeait les électorats modérés, arbitrait entre les camps. Sans ce point d’équilibre, les dynamiques se polarisent, les coalitions deviennent imprévisibles et le système perd sa capacité à produire des majorités stables. L’intervention d’Emmanuel Macron en conseil des ministres [dans l’entre-deux-tours] pour mettre en garde contre les « arrangements » avec « les extrêmes » dit moins une autorité en exercice qu’une influence en voie d’épuisement.

Quand les règles du jeu disparaissent

Pendant des décennies, la menace du RN au second tour suffisait à coaliser les autres. A Nice, une partie de la droite s’est alliée au RN pour porter Eric Ciotti à la mairie. A Paris, LFI a maintenu sa liste sans consigne de désistement. Les normes implicites, désistement, discipline de vote, cohérence des alliances, s’érodent.

Pour 2027, la conséquence est directe : un second tour face au RN produira un barrage d’une ampleur incertaine, dépendant des configurations de candidatures et d’une dynamique que rien ne garantit plus. Ceux qui comptent sur le réflexe républicain pour effectuer le travail à leur place risquent d’en faire l’expérience.

Philippe en tête, dans un système sans boussole

Edouard Philippe sort de ce scrutin comme le mieux positionné pour 2027. Sa réélection au Havre, dans un contexte d’effacement général du camp présidentiel, devrait se traduire par une progression sensible dans les intentions de vote. Il incarne ce que le moment semble réclamer : un ancrage territorial réel, une crédibilité gestionnaire, une distance suffisante vis-à-vis du quinquennat.

Son avantage tient davantage à l’effacement des autres qu’à un élan propre. Et, surtout, il s’inscrit dans un système qui a perdu ses régulations. Une décomposition peut déboucher sur une recomposition – elle peut aussi produire une impasse, un équilibre des blocs sans majorité possible. C’est dans cet espace ouvert, sans précédent dans la Ve République, que s’engage la séquence présidentielle.

Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

Par Hakim El Karoui
Essayiste et fondateur du cabinet de conseil Volentia

 

 

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