Le génocide Tutsi au Rwanda

L’étude des procès liés au génocide des Tutsis au Rwanda venait conclure le cycle « Juger et filmer les procès de lèse-humanité » proposé à l’Alliance Française, tous les jeudis depuis le mois d’avril. Cela a été l’occasion de revenir sur le dernier génocide du XXe siècle, souvent méconnu du grand public : le génocide rwandais.

Essayons de replacer dans son contexte ces atrocités. Au Rwanda, comme au Burundi, la population est constituée de deux groupes ethniques de poids différents : les Tutsis très minoritaires, environ 15% de la population et les Hutus, près de 85%. Depuis toujours, ces deux ethnies s’opposent, de façon plus ou moins violente. En octobre 1993, l’assassinat du premier président Hutu met le feu aux poudres. Commence alors un massacre de Tutsis, qui a lieu en l’espace de moins de quatre mois (du 7 avril au 17 juillet 1994). C’est le passage à l’acte après plusieurs décennies de nombreux assassinats et à l’occasion du refus du noyau dur de l’État rwandais de réintégrer les tutsis, exilés après la guerre civile rwandaise de 1990-1993. Le génocide fait plus de 800 000 morts et se caractérise par sa rapidité d’exécution. Suite à cela, le FPR, parti pro-Tutsis prend le pouvoir. Son président, Paul Kagame, est encore à la tête de l’état aujourd’hui. La mémoire de cet épisode de l’histoire reste particulièrement traumatique au Rwanda, notamment à cause des nombreux massacres intrafamiliaux qui eurent lieu.

De nombreuses instances juridiques furent mises en place afin de juger ces crimes de lèse-humanité. La justice nationale rwandaise se trouve débordée, c’est alors une justice populaire qui s’érige : les gacaca. Ces tribunaux populaires – on en comptait plus de 10000 entre 2002 et 2012- prétendent apporter une réponse à l’absence de justice d’état. La justice internationale intervient aussi, en 2014, avec la création par le Conseil de sécurité de l’ONU du Tribunal Pénal International pour le Rwanda (TPIR). Les tribunaux étrangers jouent un rôle important, avec des procès en France, mais aussi en Belgique, Finlande, Norvège, Pays-Bas et bien d’autres pays encore.

Au cours du cycle de rencontres organisé à l’Alliance de nombreuses archives audiovisuelles de procès liés aux crimes de lèse-humanité ont été projetées. Dans le cas du « Génocide des Tutsis au Rwanda », cela n’a pas pu être possible ; la justice française, contrairement à d’autre pays n’a pas donné accès aux films des procès des sept cas jugés.

C’est donc à la place, un documentaire qui a été projeté : À mots couverts, réalisé par Violaine Baraduc et Alexandre Westphal tourné au Rwanda et sorti en 2014. La réalisatrice, docteure en anthropologie, a étudié pendant onze ans le rôle des femmes Hutus impliquées dans les carnages. Son documentaire introduit le spectateur au sein de la prison de Kigali. Violaine réussit à créer un climat de confiance avec huit femmes, qui acceptent d’évoquer devant elle ces tragiques évènements. Ce qui ressort de leurs récits est glaçant, mais laisse une impression paradoxale chez le spectateur. Si l’on perçoit la violence du crime à travers leurs mots, on se surprend à découvrir une certaine humanité chez ces femmes qui n’ont évidemment pas compris toute l’étendue de leurs actes. Persuadées, a l’époque, que le FAR (parti pro-Hutu) gagnerait, le climat incitait à la violence. On découvre alors la mécanique du génocide, tout d’abord l’incitation à la violence par des meneurs pro-hutu fondus au milieu d’une population exaltée et en second lieu le rôle de propagande de la radio au service des séditieux.

Une des femmes interrogées travaillait à la radio RTLM, la radio diffusant la propagande pro-Hutu : elle raconte les consignes qui étaient émises incitant à éliminer ceux qui étaient désignés alors comme « l’ennemi intérieur ». Cette accusée soulève, lors de son interview, la question de la légitime défense. En effet, la rumeur assurait que les rebelles Tutsis allaient tuer les Hutus. La radio donnait les caractéristiques de ces prétendus tueurs encourageant les Hutus à les éliminer. Pour nombre de Hutus il s’agissait de légitime défense, malheureusement uniquement basée sur une propagande diffamatoire. Une autre explication serait une conséquence de l’éducation. Une des accusées, interviewée, explique, en effet, que dès l’école primaire, les Tutsis étaient montrés du doigt comme des étrangers.

Lorsqu’on demande à ces femmes ce qui distingue les Tutsis des Hutus – qui ont pourtant la même religion, le même pays et la même langue – elles soulignent la supposée faiblesse des Tutsis, une qualification assez floue mais qui était alors claire pour chacun. Les Tutsis avaient une manière de se comporter différente, une certaine élégance. Les accusées confient qu’avant de tuer une Tutsie, elles la déshabillaient et des centaines de personnes accouraient à l’instant afin d’essayer de deviner et comprendre d’où venait cette beauté naturelle qu’elle semblait irradier…s’ensuivait un lynchage public.

Aujourd’hui, les procès contre les coupables de meurtres de Tutsis continuent d’être instruits, tant au Rwanda comme auprès de différentes justices nationales étrangères.

Malgré tout et fort heureusement, ce petit pays, semble, depuis quelques années, entré dans une ère de prospérité et de stabilité politique. Il est désormais l’un des pays les plus sûrs du continent africain. Si les plaies sont encore vives, la volonté commune d’obtenir justice – quelle que soit l’instance qui la dicte, juridiction populaire, nationale ou internationale – semblerait cimenter le futur du pays.

Cléophée Baylaucq

 


 

Partager sur