Regards croisés sur la dictature en Argentine
Cinquante ans après la prise du pouvoir par les militaires en Argentine, spécialistes et chercheurs ont débattu le mercredi 6 mai à l’Alliance française des enjeux de mémoire, de justice et du rôle de la diplomatie française face au terrorisme d’État.
À l’occasion du cinquantième anniversaire du coup d’État du 24 mars 1976, l’Alliance française de Buenos Aires a réuni, le 6 mai 2026, le sociologue Emilio Crenzel, chercheur au CONICET et professeur à l’Université de Buenos Aires, et l’historien Sylvain Chevauché, spécialiste des relations contemporaines entre la France et l’Argentine. Introduite et modérée par Estefanía Pozzo, rédactrice en chef du Buenos Aires Herald, la rencontre, consacrée à la société argentine et à la diplomatie face au terrorisme d’État, s’est tenue en présence de l’ambassadeur de France en Argentine, Romain Nadal.
La soirée s’est ouverte sur une archive emblématique du Buenos Aires Herald, seul média argentin à avoir documenté de façon continue les violations des droits humains pendant la dictature. Le public a pu découvrir une édition du 10 décembre 1977, publiée au lendemain du rapt de proches des Mères de la Place de Mai par le groupe dirigé par Alfredo Astiz, avec ce titre en une : « 15 personnes enlevées ». Une entrée en matière saisissante, à la mesure d’un débat placé sous le signe de la mémoire, de la preuve et de la transmission.
Au cœur des échanges, Emilio Crenzel a proposé une réflexion sur la manière dont la société argentine a compris — ou n’a pas compris — la mécanique des disparitions forcées. En s’appuyant sur des archives, des témoignages et de longs travaux de recherche, il a montré que la mémoire collective s’est construite à travers plusieurs récits successifs, souvent simplificateurs. D’abord celui, porté par le rapport Nunca Más en 1984, d’une violence exercée verticalement par l’État sur la population. Puis, dans les années 1990, l’idée d’une part de complicité ou de consentement au sein de la société civile. Dans les années 2000, un autre récit s’est imposé : celui d’une société qui aurait très tôt résisté en bloc au terrorisme d’État. Plus récemment encore, la parole des survivants et l’ouverture de nouvelles archives ont fait émerger une vision plus diffuse, selon laquelle le système répressif a affecté l’ensemble du corps social, à des degrés divers.
Cette lecture prolonge le travail qu’il mène dans son ouvrage consacré à ce que l’on savait — et à ce que l’on ignorait encore — des disparus pendant la dictature. Crenzel y examine les savoirs partiels, concurrents ou contradictoires élaborés par les familles, les organisations de défense des droits humains, les exilés et les militants politiques autour de questions demeurées centrales : qui était responsable ? Où étaient les disparus ? Combien étaient-ils ? Son propos ne vise pas à refermer le débat, mais à le déplacer vers un terrain plus exigeant : celui d’une enquête fondée sur les faits, attentive autant aux certitudes établies qu’aux zones d’ombre qui persistent encore.
À rebours des lectures figées, le sociologue a insisté sur l’hétérogénéité des perceptions de la répression, y compris parmi ceux qui la dénonçaient. L’ampleur de la violence clandestine, a-t-il rappelé, a longtemps rendu difficile la pleine compréhension de ce qui se déroulait. D’où l’importance, cinquante ans plus tard, de poursuivre le travail d’archives et de documentation pour sortir à la fois du déni, des simplifications et des usages politiques de la mémoire.
Sylvain Chevauché a, de son côté, déplacé le regard vers la diplomatie française. S’appuyant sur dix années de recherche menées dans des archives inédites et sur des témoignages d’anciens détenus, de diplomates et de familles de disparus, l’historien a nuancé l’idée d’un soutien français uniforme au régime de Jorge Videla. Son enquête met au jour une administration traversée de lignes de fracture, entre volonté de préserver la relation bilatérale et inquiétudes croissantes face aux disparitions. Avant même l’enlèvement des religieuses françaises Alice Domon et Léonie Duquet, Valéry Giscard d’Estaing avait demandé qu’une lettre officielle soit transmise aux autorités argentines pour exprimer les préoccupations françaises au sujet des disparus. Selon Chevauché, certains relais diplomatiques auraient toutefois freiné cette initiative, préférant un message oral à un document écrit. « La vision diplomatique française n’était pas monolithique », a-t-il résumé, soulignant combien l’éloignement du terrain de décision pouvait favoriser des formes d’inertie ou d’obstruction.
Au fil de la rencontre, une conviction s’est dégagée : en Argentine, la dictature demeure moins un chapitre clos qu’un champ de recherche et de confrontation civique. Les interventions d’Emilio Crenzel et de Sylvain Chevauché ont rappelé, chacune à leur manière, qu’aucune lecture durable du terrorisme d’État ne peut se construire sans la patience des archives, la rigueur des faits et l’attention portée aux voix qui, depuis un demi-siècle, tentent d’en transmettre l’expérience.
*Emilio Crenzel est l’auteur de Pensar los 30.000. Qué sabíamos sobre los desaparecidos durante la dictadura y qué ignoramos todavía.
Siglo XXI Editores.
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