Le Chien et son maître

Dans un coin perdu du quartier de Barracas, Roman Alegre, « artiste plastique ferroviaire », est à la tête du Centre Culturel « El Perro ». Une initiative solidaire et déjantée comme une scène de film d’Almodóvar dont tous ceux qui ont la fibre artistique s’amouracheront.

descarga (1)Lorsque les Anglais arrivent, au milieu du 19ème siècle, contrat en poche signé par le gouvernement de l’époque, ils emploient quantité d’hommes pour construire le réseau ferré argentin. En bons créateurs du régime paternaliste, les chefs d’entreprises britanniques logent leurs hommes, comme en Europe. En y ajoutant toutefois une variante : d’après eux, une vie de famille était incompatible avec le métier de cheminot si bien que le travailleur devait être célibataire ou loin de son épouse et avait pour unique compagnie, son chien….

Lorsqu’en 2001 on lui présente ce hangar le long des voies, laissé à l’abandon depuis plus de quinze ans, Roman Alegre, fils de cheminot, lui-même limogé des LBS (Líneas Bs As Sarmiento) au début des années 90, sculpteur sur fer, décide que cet atelier, son atelier s’appellerait en hommage au fidèle compagnon de ces premiers ouvriers « El Perro ».

En plein Barracas, entre les voies de la station de train et le stade Huracán, « El Perro » est un atelier immense, exactement comme en rêvait l’artiste, « le plus grand de toute l´Argentine ». « Je ne pouvais pas être aussi égoïste » tranche-t-il. Ce lieu, il fallait qu’il le partage. A l’époque, Roman revient de Paris, où il a travaillé et exposé pendant plus de deux ans et arrive dans une Argentine en pleine crise. « L’art devait participer à la reconstruction du pays, en quelque sorte cela a été ma contribution ». Il commence alors à animer, avec d’autres artistes bénévoles des ateliers, pour les enfants de la « villa 21 » voisine. « Un centre culturel, ici, ça a beaucoup de sens. Quand j’ai commencé, tous les centres culturels étaient dans les quartiers chics. Pour moi, l’art doit être accessible à tout le monde ».

Chemise de chantier en grosse toile sur les épaules, la tignasse attachée derrière par un élastique, l’artiste se plaît à présenter ses œuvres et celles de ces amis éparpillées dans le dédale de pièces du bâtiment. Dans la partie qui lui sert d’atelier, un poste à souder et une table de travail au milieu de montagnes de ferraille. Dans une autre salle, quelques-unes de ses œuvres avec celles d’autres artistes côtoient les créations des gamins du quartier. Il peut parler de tout, ou presque, pour avoir vécu les situations les plus loufoques et différentes qu’il soit. Roman raconte sa collaboration, dès l’âge de 18 ans, avec Carlos Regazzoni, – le grand sculpteur sur fer argentin, qui a travaillé pendant des années dans une dépendance de la SNCF, à la Gare de l’Est *- ami de son père : sa grande exposition à la Gare de l’Est, à Paris ; le passage à l’an 2000 sur la péniche d’un grand couturier aux abords de la tour Eiffel ; le jour où, lors d’une tentative de « toma de tierra », on l’a sommé, arme au poing d’abandonner son atelier ; des déjeuners à La Coupole avec l’ambassadeur du Mexique et Pierre Restany ; ou, encore, lors du forum social mondial de Porto Alegre, une nuit endiablée dans les salons d’un hôtel de luxe avec Manu Chao.

Il se rit de ses folles aventures de par le monde, se rit aussi de sa folie, de « la folie Argentine » qu’il aime tant, même s’il en est parfois, aussi, un peu fatigué : « faire de gros projets artistiques à long terme, ici, c’est tout simplement impossible » soupire-t-il. Cela étant, les ateliers pour les enfants continuent et dès le début de cet été, « El Perro » ouvrira ses portes au public de manière plus fréquente, pour des concerts, ateliers ou expositions. Quant à sa carrière, l’artiste ferroviaire ne cache pas ses ambitions : un jour, c’est sûr, il exposera ses sculptures au centre culturel Georges Pompidou.

Charles Mathieu-Dessay

Centro Cultural El Perro, Suárez 3150.

* Voir le Trait-d´Union nº 50 de décembre 2001

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