Dix ans, dix villes : “La Nuit des Idées” en Argentine

La 10ème édition de “La Nuit des Idées” a réuni philosophes, essayistes et chercheurs français et argentins autour des grands défis contemporains, de l’intelligence artificielle à la désinformation, dans un contexte mondial marqué par les crises démocratiques et sociales.

Romain Nadal, ambassadeur de France en Argentine, l’Institut français de Buenos Aires dirigé par Frédéric Depetris, la Fondation Medifé représentée par sa directrice générale Daniela Gutierrez, Gerardo Grieco, directeur général du Théâtre Colón et leurs partenaires, ont présenté, les 22 et 23 mai derniers, la 10e édition de la « Nuit des Idées » autour de sa thématique nouvelle : « Ouvrir des chemins ». Pour la première fois de son histoire, les conférences et performances de l’évènement se sont non seulement tenues dans le célèbre Salon Doré du Théâtre Colón, son Centre d’expérimentation (CETC) mais aussi dans neuf autres communes du pays dont Mendoza et Cordoba. Dix ans, dix villes !

À l’urgence politique qui se manifeste dans le monde, ce vaste laboratoire d’idées se propose d’y répondre par l’usage de la pensée. Dans la capitale ont eu lieu pas moins de quatorze évènements avec trente-cinq intervenants parmi lesquels on compte nombre de philosophes, d’historiens et de journalistes français et argentins. On y a notamment retrouvé Antoine Lilti, Professeur au Collège de France dont les recherches interrogent l’universalisme des Lumières face aux critiques postcoloniales et aux dérives du transhumanisme, Michaël Foessel, spécialiste de la philosophie politique et morale et Camille Froidevaux-Metterie, experte des transformations de la condition féminine à l’époque contemporaine.

Désinformation, intelligence artificielle, crise écologique, montée des extrêmes en politique, surveillance technologique, tensions diplomatiques ont été autant de thématiques abordées pour les besoins d’une époque marquée par la perte de repères démocratiques et culturels. Ce dixième rendez-vous souhaite ainsi repenser l’action collective, nos systèmes démocratiques et les imaginaires de chacun.

La conférence inaugurale s’est organisée autour de la question suivante : « Comment penser l’avenir ? » Asma Mhalla, essayiste et politologue, a développé la thèse d’un totalitarisme cognitif exercé non pas dans le chaos, ce qu’elle réfute, mais au contraire dans un ordre stable, architecturé par moins d’une dizaine d’acteurs technologiques mondiaux qui redéfinissent les notions mêmes d’État-nation, de souveraineté et de liberté. Michaël Foessel a quant à lui décrypté le « catastrophisme » comme paradigme temporel dominant qui, en imposant un futur déjà écrit, prive l’espace public de toute capacité d’invention. Enfin, Camille Froidevaux-Metterie a retracé l’histoire longue de l’enfermement des femmes dans une assignation corporelle.

Parmi les nombreuses interventions, Christophe Ventura, journaliste pour le « Monde diplomatique », et Maud Quessard, maître de conférences à l’Institut d’études politiques de Paris, ont analysé le retour offensif des intérêts étasuniens en Amérique latine sous l’administration de Donald Trump, qu’ils interprètent comme une réactivation de logiques impériales anciennes dans un contexte de rivalité stratégique avec la Chine. Les intervenants ont souligné le recours croissant à la coercition militaire, économique et informationnelle pour réaffirmer l’influence de Washington dans son « hémisphère occidental ». Ils estiment à ce titre que l’Amérique latine est redevenue un espace clé de compétition avec Pékin en raison de ses ressources stratégiques et sa place dans les circuits internationaux de production et d’échanges.

L’intelligence artificielle enfin a traversé toute la programmation ou presque, moins au sujet de ses prouesses techniques que de ses implications humaines, sociales et environnementales. Les enjeux de la désinformation ont également occupé une place centrale, décliné sous plusieurs angles dont celui de la jeunesse face aux fausses informations avec une séquence dédiée aux élèves du Lycée Jean-Mermoz en collaboration avec l’organisation Chequeado.

Forte de dix ans d’existence et désormais ancrée dans dix villes en Argentine, « La Nuit des Idées » s’affirme comme un rendez-vous incontournable du dialogue franco-argentin. Cette édition 2026, consacrée à la thématique « Ouvrir des chemins », aura rassemblé philosophes, journalistes et chercheurs des deux pays pour questionner les grands défis contemporains, les débats auront démontré que la circulation des idées, par-delà les frontières, reste plus que jamais nécessaire.

Aurélien Fressinet

 

 

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