Nuit de la philosophie

Samedi 29 juin au soir, la ville de Buenos Aires est plongée dans la nuit et une fine pluie froide d’hiver semble s’être installée, pourtant la foule se presse vers le CCK afin d’assister à la 5ème Nuit de la Philosophie.

Au coeur de l’ancien bâtiment de la poste centrale de Buenos Aires, c’est l’effervescence, près de 33000 personnes (source: Infobae) sont réunies pour l’occasion. Au programme, un florilège de conférences, d’ateliers et de dialogues sur des thématiques diverses et variées, allant de l’astronomie à la justice transitionnelle en faisant un détour par la pensée de Deleuze. Pour l’occasion, nombre de philosophes français et internationaux étaient réunis pour faire fuser pensées et réflexions. Les intervenants ont ainsi pu s’exprimer et dicter leur conférence devant un public de tout âge. Grâce à la diversité des activités proposées, aussi bien les familles que les retraités ont pu trouver leur compte lors de cette rencontre. Un coin littérature, un espace gastronomie et un accueil dédié aux plus jeunes avaient notamment été mis en place.

Une partie de l’équipe du Trait-d’Union s’est rendue sur place afin d’assister à quelques interventions. Pas moins de 16 conférences, sur 45 au total, d’une durée de trente minutes chacune, ont été prononcé au cours de cette Nuit de la Philosophie par des intervenants Français. Jérôme Guillot et moi même, avons pu nous rendre à trois d’entres elle, en plus des dialogues ouverts proposés tout au long de la nuit dans une Agora spécialement riche. J’ai pu entamer la soirée avec la philosophe et journaliste féministe Elsa Dorlin et sa conférence intitulée “bad care: cuerpos, violencia y feminismo”. En parallèle nous avons aussi assisté à la charla de Luis Diego Fernández “Deleuze y la izquierda: ni revolución ni pueblo”. Pour finir, nous nous sommes rendus à l’intervention de Xavier Philippe, professeur de droit public à la Sorbonne : “De la verdad al proceso: la justicia transicional en el tiempo”. Les penseurs se sont alors livrés au difficile exercice de synthétiser leurs réflexions et opinions en une trentaine de minutes, devant un public, en général, peu connaisseur des thématiques abordées. Bien que contraints par le temps imparti, les philosophes ont brillamment rempli leur mission.

Aperçu 360°

Elsa Dorlin, était à l’honneur lors de cette 5ème Nuit de la Philosophie. Nous avions auparavant eu la chance de l’entendre lors de son passage au “Club cultural Matienzo” le 27 juin. Elle s’est exprimée sur la thématique évoquée ci-dessus, en lien avec son dernier ouvrage : “Se défendre: une philosophie de la violence” (2017, Zones). Philosophe engagée dans plus d’une cause, ses mots sont justes, percutants et plus que pertinents. Dans sa conférence elle expose brièvement sa démarche et ses sujets de prédilection que sont le féminisme, les rapports de domination relatif au genre et à la race, avant d’entrer dans le vif du sujet. Elle aborde ensuite l’auto-défense féminine, l’éthique du “care” qui désigne la disposition à se soucier des autres et la production d’ignorance dans nos sociétés qui nient en bloc les violences faites aux femmes et aux populations opprimées et marginalisées. Elle met l’accent sur l’importance de prendre conscience, de s’informer et de déconstruire les idées préconçues autour de ces sujets. Etre une femme aujourd’hui, en 2019, oui 2019, c’est être une proie, une proie dans un océan obscur. Etre une femme c’est encore devoir penser à comment s’habiller, dans quel wagon de métro monter le soir, quelle rue prendre pour éviter de se retrouver en difficulté et une multitude d’autres choses. Pour appuyer son propos, elle cite l’anthropologue française Françoise Hériter “L’Homme est la seule espèce dont les mâles tuent les femelles ». L’auto-défense féminine est, pour elle, une matrice faisant partie intégrante de la vie des femmes depuis toujours. Tout cela passant par l’intériorisation d’un schéma de pensées et d’attitudes que les femmes appliquent au quotidien. Épuisant et usant sur le long terme, cela fait par ailleurs fructifier le marché de la “sécurité féminine”. Une branche lucrative depuis quelques années qui vise notamment à apprendre aux femmes à se battre et se défendre plutôt que d’apprendre aux agresseurs à ne pas agresser.

Diego Hernandez, dans une autre salle, réussit le tour de force en trente minutes de nous présenter Gilles Deleuze (1925-1995)! Sous le thème “qu’est-ce que la gauche pour Deleuze?” et après avoir fait une très rapide biographie du philosophe français, lequel s’inscrivait dans les grands mouvements d’idées des années 70 avec Foucault, Althusser et d’autres, nous réussissons à saisir que la “gauche” s’inscrit dans des mouvements politiques toujours “minoritaires” et donc qu’il n’y a pas de gouvernement de “gauche” proprement dit puisqu’un gouvernement exerce la volonté d’un mouvement majoritaire; qu’il n’existe pas de révolution qui se termine “bien” (Il suffit de voir 89 ou 48 en France, 1917 en Russie) et que “Mai 68” n’est pas une révolution. On apprend qu’avec Felix Guattari (1930-1992), il créa le concept de “rhizome”: toute structure évolue en permanence et ce dans toutes les directions et sans niveaux; s’opposant en cela à la structure en pyramide ou “arborescence”.

Vient ensuite le tour de Xavier Philippe, professeur de droit public à la Sorbonne, et sa conférence sur la justice transitionnelle et la recherche de la vérité dans les situations post-crises. La justice transitionnelle est le processus et les mécanismes mis en oeuvre pour traiter l’ensemble des questions de justice dans les périodes de transition après une période de conflit. Il s’interroge sur la nécessité de rechercher la vérité, recherche théoriquement possible, mais pratiquement impossible la plupart du temps dans de telles situations. Dans sa réflexion il cite notamment l’Argentine, un des pays pionniers dans la poursuite des criminels de guerre post dictature.

En résumé, nous avons pu assister à un grand événement riche et de qualité, où la parole semble avoir été donnée à toutes et à tous, et a permis de couvrir un vaste champ de la pensée.

Elhia Pascal-Heilmann & Jérôme Guillot

Crédit photo : Santiago Filipuzzi – La Nación

Partager sur