Face au Rassemblement national : patrons, un peu de courage !
Chefs d’entreprise et patronat réservent leur évaluation du Rassemblement national à son seul programme économique. Une faute, car il est indissociable du projet de société, délétère.
25 avril 2026 (Nouvelobs) : Il est urgent de cesser de se taire et d’afficher avec courage une position « politique » et morale. Des patrons du CAC 40 devaient-ils dîner le 7 avril chez Drouant avec Marine Le Pen ? La direction du Medef devait-elle déjeuner, treize jours plus tard, avec Jordan Bardella ? Les chefs d’entreprise doivent-ils prendre position sur l’offre programmatique du Rassemblement national ? Actualité effervescente oblige, la question des relations extrême droite-patronat sommeillait il y a encore peu et replongera bientôt dans la sieste. Elle est pourtant cardinale. Et inspire des réponses plutôt limpides.
Oui, ces patrons étaient en droit de rencontrer la « boss » du premier parti de France, possiblement candidate au scrutin présidentiel. Oui, le Medef est légitime à recevoir Jordan Bardella, lui aussi potentiellement futur président de la République. Oui, et quand bien même elles polissent la redoutable stratégie de notabilisation du parti d’extrême droite, ces entrevues sont censées éclairer la communauté entrepreneuriale sur le projet économique du Rassemblement national (RN).
Chez Drouant, les dispositions de Bernard Arnault, de Cyril Bolloré et de Patrick Pouyanné se rehaussaient de motivations sans doute plus singulières, pour autant les participants auront pu juger sur pièces. Comme Patrick Martin, président du Medef, aura peut-être déchiffré un peu mieux le mystérieux, illisible ou imposteur Bardella. Voilà à quoi ont servi ces entretiens, et leur utilité n’est pas contestable. Mais l’adoubement s’arrête là. Et cette communauté de chefs d’entreprise si emblématique du trésor économique français se rend coupable d’une erreur. Laquelle se mue en faute.
Se taire est irresponsable
L’erreur est de circonscrire ses justifications et ses commentaires au seul programme économique. Or celui-ci n’est pas dissociable du projet de société. L’un et l’autre sont insécables, puisque le premier s’inscrit dans le second. Comment donc s’exprimer uniquement sur le programme économique quand le projet de société repose sur la préférence nationale, le déni démocratique, la déconstruction de l’Etat de droit, la contestation du fait écologique, la stigmatisation des corps intermédiaires, l’ostracisme envers l’indépendance des autorités de régulation, de la justice ou de l’audiovisuel public ?
Des édiles n’ont pas tardé à offrir une spectaculaire démonstration des véritables desseins de l’idéologie RN que la hiérarchie s’emploie depuis plusieurs années à camoufler pour se dédiaboliser et se crédibiliser ; le retrait du pavoisement étoilé du fronton des mairies de Carcassonne ou de Cagnes-sur-Mer anéantit les « nouvelles promesses » à l’égard de l’Europe, l’abandon des commémorations du 1er-Mai à Liévin scelle la damnation des syndicats, etc. L’erreur devient faute lorsque l’indivisibilité des deux items économique et sociétal est délibéremment niée.
Comment alors prendre position ? Certes, il est compréhensible que la proportion de sympathisants RN au sein de la population embarrasse crûment la liberté de s’exprimer. Lorsque potentiellement au moins 35 % des salariés, des clients, des acteurs de l’écosystème sont disposés à voter RN, lorsque l’entreprise vit pour partie des marchés publics d’une commune désormais RN, cette liberté est contrainte – ce qui « valorise » les hardies déclarations du directeur général de la Maif, Pascal Demurger, dans « le Monde » du 12 avril.
Et la règle s’applique en premier lieu aux organisations patronales : il est copieusement documenté que leurs rangs sont traversés par une sensibilité aux serments RN de déréguler, déréglementer, bannir les normes, libéraliser l’entrepreneuriat. Certes, donc. Mais c’est oublier que l’Entreprise possède, porte, déploie un objet politique, celui d’une « raison d’être » qui l’implique, l’oblige à l’égard de l’ensemble de ses stake holders (salariés, clients, actionnaires, territoire). Or, lorsque l’enjeu politique national comporte les arguments factuels de nuire audit objet politique de l’entreprise, se taire est irresponsable.
L’exemple Danone
Se taire. Un cas d’école renseigne sur la subreptice dilution du courage d’affirmer le rôle politique de l’Entreprise. Ainsi Antoine de Saint-Affrique, CEO de Danone (27 milliards d’euros de chiffre d’affaires et 90 000 salariés) estime à l’aune du « faux » débat (dixit) patrons-RN que « les entreprises n’ont pas vocation à exprimer des préférences politiques », dans le magazine « Challenges ». Or Danone est l’héritier de BSN, fondé par l’iconique Antoine Riboud, initiateur du fameux « double projet économique et social » et pionnier de la RSE. Lequel Riboud n’adopterait aujourd’hui face à l’hypothèse RN certainement pas une fade neutralité. Autres temps autres combats.
Critiquer les inepties, les incohérences, les périls du programme économique ne suffit pas. Moquer le simplisme mystificateur et le populisme économique qu’illustre le récent engagement de Jordan Bardella de régler « par ordonnance » l’engorgement des normes, ne suffit pas. Attendre en juillet la décision de justice qui décidera du sort présidentiel de Marine Le Pen et aussitôt versera dans l’arène les dissensions au sein du tandem, ne suffit pas. Espérer que les mêmes patrons « hypnotisés » par Trump et tentés par le bulletin d’extrême droite dissèquent un an plus tard son terrible bilan économique, sociétal, géopolitique, militaire qui dévaste leur propre activité et hypothèque les impératives stabilité et lisibilité, ne suffit pas. L’heure est à s’exprimer sans ambiguïté, avec pour fondement l’indissociabilité des réalités économiques, sociétales… et morales. Morales : il faut oser et assumer l’attribut.
Il est encore temps
Tout(e) chef (fe) d’entreprise est avant tout un(e) citoyen (ne). Les intérêts du premier peuvent coiffer ou percuter les aspirations du second. Le citoyen peut être séduit par les chimères sociétales du Rassemblement national et le patron fragilisé par son programme économique. Et vice-versa. Mais une certitude s’impose : un citoyen et patron ne se scindent pas, et donc la duplicité des attitudes n’est pas tolérable dès lors qu’on est convaincu par l’hydre sociétale et morale consubtantielle à l’extrême droite.
En 2002, dans l’historique entre-deux-tours du scrutin présidentiel, Ernest-Antoine Seillière, alors aux commandes du Medef, avait mêlé l’économique et le « reste » (social et sociétal) : « La victoire du Front national provoquera une régression économique profonde, une montée forte du chômage, une crise financière sans précédent, une poussée inflationniste, un appauvrissement de tous, des tensions sociales explosives, et un déclin sans précédent. » Un quart de siècle plus tard, d’où vient la tétanie face à un spectre qui n’est pas moins inflammable ? La réalité propositionnelle du RN de Marine Le Pen n’est pas moins pire que celle du FN de son père. Cela devrait décider les chefs d’entreprise et leurs représentants à prendre la parole. Avec clarté et courage. Il est encore temps.
BIO EXPRESS
Denis Lafay est journaliste et écrivain. Dernier livre paru : « Patrons, la tentation Trump » (Editions de l’Aube, 2025).
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.
Par Denis Lafay
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