L’Hôpital Français dans la tourmente
Rien ne va plus à l’Hôpital Français. L’état de santé financier de l’institution -qui dépend de l’« Asociación Francesa Flilantrópica y de Beneficiencia » créée en 1832 par le consul de France de l’époque, Washington de Vandeville- est « critique » et le pronostic « réservé ».
Pourtant, à la mi-mars, les pouvoirs publics argentins lui ont donné une bouffée d’oxygène avec une aide exceptionnelle de 9 millions de pesos qui doit être apportée par le gouvernement de la ville de Buenos Aires. Cette aide, qui n’a pas encore été versée, doit servir à payer les arriérés de salaires du 1er trimestre des employés et de quelques médecins -les résidents- qui travaillent en relation de dépendance.
On murmure dans les couloirs que la décision de porter secours à l’institution serait directement venue de l’entourage du président Kirchner. Des négociations se poursuivent parallèlement en vue d’obtenir de la part du gouvernement national une aide financière plus permanente, la situation actuelle étant insoutenable : le déficit mensuel représenterait près de 30 % des frais.
A l’heure de boucler cette édition*, les comptes bancaires demeuraient bloqués.
L’institution, qui occupe depuis 1870 un édifice spécialement construit pour elle au 951 de la rue La Rioja – plusieurs fois remanié et agrandi-, affiche un passif de plus de 100 millions de pesos. La direction actuelle a ouvert une enquête pour analyser les gestions antérieures et, en particulier, les conditions dans lesquelles s’est réalisée la fusion avec l’organisme de médecine pré payée, « Provincia Salud ».
Le conseil d’honneur, qui avait fin février déjà demandé la constitution d’un nouveau conseil d’administration et l’intervention de la IGJ (Inspección General de Justicia), continue à réclamer la convocation d’une assemblée générale afin d’élire un nouveau Conseil d’administration, de libérer les comptes et de permettre une rapide reprise de contrôle du fonctionnement de l’institution. Selon plusieurs affiliés interrogés, les soins, traitements ou visites médicales sont aléatoires, déficients, voire parfois inexistants.
En contrepartie d’une aide permanente demandée au niveau national, l’institution se compromettrait à réaliser un certain nombre de prestations que les hôpitaux municipaux débordés ne peuvent assurer à leurs malades. Le rôle des cellules syndicales internes de l’Hôpital Français, de différentes obédiences, dont certaines très combatives, ne serait pas étranger à ce dénouement. Les médecins, non concernés par le « coup de pouce » car facturant leurs prestations, restent mobilisés. Ils en sont eux aussi arrivés à recourir à une grève de 3 heures par jour, la dernière semaine de mars, pour attirer l’attention sur leur délicate situation. Beaucoup d’entre eux ne touchent pas leurs honoraires depuis des mois.
La rédaction
*Précision : le « Trait d’Union » éditait depuis deux ans la lettre d’information de l’Hôpital qui était insérée dans ses pages. En raison de la crise financière de l’Hôpital, cette publication a été suspendue par l’Hôpital.
Une longue agonie révélatrice de la faillite du système de santé argentin
L’Hôpital Français vit les vicissitudes qu’ont connues ou connaissent beaucoup d’institutions médicales et hôpitaux de « communautés » en Argentine tel que l’Hôpital Israélite, l’Espagnol ou le « Centro Gallego ». Il révèle la faillite du système de santé du pays
Les principales causes des énormes difficultés rencontrées par ces institutions sont étroitement liées aux effets dévastateurs de la crise vécue par l’Argentine en 2001 : paupérisation des classes
moyennes, augmentations démesurées des articles médicaux après la dévaluation, auxquels sont venues s’ajouter les contraintes de la loi sur le P.M.O. (Plan Médico Obligatorio) rendant notamment obligatoire la prise en charge totale de certains traitements comme SIDA, dialyse etc.. .
Ce n’est pas la première crise que connaît l’Hôpital Français. En 1972, déjà, de sérieuses difficultés économiques et des grèves sauvages entraînèrent les interventions des autorités publiques de tutelle. L’assemblée générale extraordinaire spécialement convoquée l’a sauvé de la vente et a fait entrer au sein de l’association nombre de membres non français. A partir de cette date, l’association s’est jour après jour « défrancisée ».
En 1979, après de sérieux affrontements internes gagnés par l’une des factions, un nouveau Conseil d’administration a été nommé. Il restera en place près de 27 ans, régulièrement réélu au cours des successives assemblées générales annuelles. L’Hôpital grandit alors en complexité et en quantité de membres. La création de la mutuelle CEFRAN, la « pre-paga del Hospital Francés », lui apporte une population d’affiliés suffisamment importante pour lui permettre une gestion sans grand heurt. Vers la fin des années 1990 toutefois, l’hôpital commence à souffrir un déficit chronique qu’il se voit incapable de redresser. La crise de 2001 ne fait qu’empirer la situation.
En 2002, l’hôpital signe avec le « Banco Provincia » l’achat de la mutuelle de la banque « Provincia Salud » dans l’espoir de récupérer et d’augmenter la quantité d’affiliés nécessaire à son fonctionnement. L’hôpital obtenait ainsi un fort soutien du « Banco Provincia », pouvait théoriquement améliorer ses recettes et baisser ses coûts. Mais, selon des proches du dossier, la direction de l’Hôpital s’est alors lancée dans une trop coûteuse politique d’expansion, commettant même de « graves manquements ».
En septembre 2005, la crise éclate. La direction est mise en difficulté lors d’une assemblée générale extraordinaire convoquée en urgence. Moins d’un mois après, elle donnera sa démission. Des factions internes antagonistes empêcheront de nommer alors un nouveau Conseil d’administration. La direction restera aux mains du vice-président et de quelques administrateurs qui, au cours des mois qui suivront démissionneront, tour à tour. Un audit, qui durera près de trois mois, aurait révélé, outre la gravité de la situation financière, une totale désorganisation administrative. En décembre et janvier derniers, les spécialistes appelés à prêter leur concours pour redresser la situation se sont éloignés, dans l’impossibilité d’obtenir un consensus sur leurs propositions de réorganisation. La situation empirant de jour en jour, l’intervention des autorités de tutelle a été demandée. Un redressement judiciaire est accepté par la justice. Le juge doit nommer un « síndico » et deux co-administrateurs sont désignés par l’IGJ. La faillite est évitée de justesse. Pour combien de temps ?
Un hôpital « français » ?
Si son nom peut prêter à confusion, l’Hôpital paraît aujourd’hui plus « argentin » que « français », bien que son histoire témoigne des nombreux liens qui l’unissent à la France. Le conseil d’administration, seul organe responsable des décisions et de la gestion de l’institution, ne compte plus de Français dans ses rangs depuis bientôt plus de trente ans. Au sein du conseil d’honneur, qui « supervise » les actes du conseil d’administration, se trouvent en revanche les quelques Français encore engagés dans les destinées de l’hôpital.
Séjours de médecins dans des hôpitaux français, formation de personnel hospitalier, multiplicité d’accords de coopération technique, en particulier avec le CHU de Bordeaux : l’hôpital a toujours entretenu et gardé de forts liens avec la France. Des aides économiques également ont été concédées par le Ministère français des Affaires Etrangères pour des travaux d’infrastructure, comme l’agrandissement du pavillon de néonatologie et de pédiatrie, inauguré par Renaud Muselier, alors Secrétaire d’Etat aux Affaires Etrangères, lors d’une visite à Buenos Aires en mai 2004.
Reste le Foyer français de personnes âgées, qui fonctionne dans ses propres locaux depuis le début du XXème siècle et où résident des ressortissants français sur lesquels veillent les services du consulat français. N’ayant pas de personnalité juridique, ce foyer a toujours vu son sort lié à l’« Asociación Francesa Filántropica y de Beneficiencia », qui a abandonné il y a plusieurs années le nom en français sous lequel elle était née « Association française philanthropique et de bienfaisance ». Rappelons enfin que les murs de l’hôpital abrite le monument du souvenir où s’alignent les noms de ceux, français et argentins, qui ont donné, leur vie pour la France.
Une association de droit privé argentin
L’Hôpital a le statut d’une association de droit privé argentin, un statut assez semblable au cadre juridique français de la loi de 1901. La direction et la gestion de l’hôpital sont assurées par un conseil d’administration élu en assemblée générale. A ses côtés, siège un conseil d’honneur dont les membres sont cooptés. Ce conseil d’honneur, dont l’objectif est de « superviser » les actes du conseil d’administration, n’en a pas eu les moyens dans la pratique, selon certains de ses membres. C’est le conseil d’honneur qui a dernièrement réclamé avec insistance les interventions des autorités de tutelle et insisté sur l’urgence qu’il y avait à convoquer une assemblée générale pour l’élection d’un nouveau conseil d’administration.
