Un cheveu dans l’ourlet, la malédiction du vert, des aiguilles dans du tofu… Les folles superstitions du monde de la couture

Petits rituels, croyances ancestrales, couleurs et chiffres fétiches…dans son nouvel essai, l’historien Alexandre Samson décrypte comment les superstitions imprègnent le monde de la couture.

2 novembre 2026 (Le Parisien) : Des signes, symboles ou aiguilles porte-bonheur aux couleurs interdites et autres traditions d’ateliers, la mode représente un terrain fertile pour les superstitions. Depuis dix ans, Alexandre Samson, historien de la mode et commissaire d’exposition au Palais Galliera, à Paris, les recense. Il en a collecté cent cinquante qu’il présente dans un livre, La Mode et ses superstitions. Une façon de rappeler combien cette industrie surpuissante, portée par des êtres de passion, est moins rationnelle qu’il n’y paraît. Derrière les collections, les calendriers et les impératifs commerciaux, la mode reste une affaire de sentiment, de savoir-faire et d’intuition. Et donc, sans doute aussi, de croyances. « Il y a une part d’amour qui s’exprime dans la création d’un vêtement par un individu pour un autre, souligne Alexandre Samson. Une forme sincère de vulnérabilité également. La technique de construction d’un vêtement n’a rien d’une science exacte. Un détail de broderie peut changer l’effet d’un habit, une pièce peut ne jamais voir le jour ou ne pas rencontrer le succès. La mode joue avec l’air du temps, par définition incontrôlable. Les superstitions incarnent cette incertitude qu’on essaye de conjurer. »

Les aiguilles et les augures

Dans le monde de la couture, l’aiguille est l’un des objets les plus chargés de superstition. Selon les cultures, c’est un accessoire qu’on retrouve dans des rites très différents. « Au Japon, le Hari-kuyō, qui m’a été rapporté par une Japonaise chez Comme des Garçons, est un rite shintoïste qui consiste à planter les aiguilles rouillées ou brisées dans du tofu afin qu’elles se reposent, raconte Alexandre Samson. C’est une façon de s’attirer les bonnes grâces pour l’année à venir. Cela résonne avec un autre rite, français celui-là et qui date du début du XXe siècle, dans lequel les jeunes ouvrières enveloppaient des aiguilles cassées en deux ou trois morceaux dans de petits bouts de papier, qu’elles abandonnaient ensuite dans le caniveau, à la sortie de l’atelier. Deux pratiques qui entrent en résonance, même si elles proviennent de deux endroits opposés de la planète. »

Au XIXe siècle, les superstitions ont voyagé des campagnes jusqu’à Paris grâce à l’exode rural des femmes qui montaient à la capitale pour se trouver un emploi stable.

Alexandre Samson

Des pratiques venues des terroirs

Toutes ces croyances ne sont pas nées dans les maisons de couture parisiennes. « Au XIXe siècle, les superstitions ont voyagé des campagnes jusqu’à Paris grâce à l’exode rural des femmes qui montaient à la capitale pour se trouver un emploi stable, souvent dans les ateliers de couture. Grâce aux folkloristes, on a pu retracer la provenance de ces diverses superstitions », explique l’historien de la mode. La couture est alors l’un des univers du travail féminin et les ateliers, où se retrouvent de nombreuses ouvrières, deviennent de véritables foyers de transmission. « Prêter attention aux superstitions, c’est s’intéresser à l’histoire sociale du travail des femmes », ajoute-t-il.

Des créateurs sous influence

« C’est drôle de constater que deux des plus importantes figures de la mode du XXe siècle, que sont Gabrielle Chanel et Christian Dior, étaient deux grands superstitieux », pointe Alexandre Samson. Pour Christian Dior, son rapport à la superstition remonte à son enfance à Granville, où une cartomancienne lui aurait prédit que les femmes allaient être essentielles à son avenir et feraient même son succès. Cette prédiction a tellement marqué le couturier qu’il a continué de consulter une voyante – madame Delahaye – à chaque décision importante de sa vie et de sa carrière. Rien d’étonnant, donc, à ce qu’il soit sensible aux signes. Un des plus significatifs, l’étoile. L’histoire raconte que, le 18 avril 1946, rue du Faubourg-Saint-Honoré, il aurait trébuché sur une étoile métallique juste avant de se rendre à un rendez-vous avec Marcel Boussac, l’industriel qui envisage alors de financer sa maison de couture. Dior voit cet objet comme un signe favorable et en fait l’un de ses symboles. Le brin de muguet fait également partie des emblèmes de la maison. « Il paraîtrait même que dans les ateliers, les couturières en glissaient dans les ourlets des robes de mariée pour se porter chance. Toutefois, je n’ai jamais formellement réussi à authentifier cette pratique », relate Alexandre Samson. Quant à Gabrielle Chanel, si elle est, elle aussi, superstitieuse, sa croyance prend une forme différente : elle s’incarne dans des chiffres (le 5), des animaux (le lion), des astres et des objets qui l’accompagnent tout au long de sa vie et deviennent l’héritage symbolique de sa maison. Alexandre Samson raconte que cela l’a même suivie jusque dans la mort : « Le tombeau où elle repose est une pierre tombale toute simple entourée de cinq têtes de lion, son animal et son numéro fétiches. »

Bon ou mauvais sort

Dans les ateliers, une couturière célibataire pouvait glisser un de ses cheveux dans l’ourlet d’une robe de mariée pour favoriser son mariage. D’autres pratiques concernaient les épingles : une boîte renversée, une épingle qui tombe ou une façon particulière de les ramasser pouvaient être interprétées comme des présages concernant l’amour, le travail ou la mort.

Les nombres, entre chance et malchance

La réputation sulfureuse du chiffre 13 traverse les siècles. « Une histoire dit que le chiffre 13 aurait été supprimé de la rue du Faubourg-Saint-Honoré par superstition, à la demande de la maison Félix ou, selon les versions, d’Eugénie de Montijo, épouse de Napoléon III », rapporte Alexandre Samson. Mais certains créateurs ont fait de leur chiffre fétiche une signature : « Coco Chanel et son fameux numéro 5, Christian Lacroix et le 3, Paco Rabanne et le 7, Sonia Rykiel et le 6. Certains disent qu’ils n’en ont pas, d’autres mentent, parfois pour éviter d’attirer le mauvais sort. Chez Dior, Marc Bohan aurait évité le numéro 69 dans tous ses défilés entre 1966 et 1989. Chanel aurait fait de même, sans explication. »

Des rituels, encore et toujours…

Difficile de savoir où commence la croyance et où finit le jeu. Dans la mode, de nombreux rituels sont pratiqués sans qu’on sache vraiment si ceux qui les accomplissent y croient véritablement. « Nathalie Rykiel parle de ces rituels comme d’un jeu sérieux. Cela n’a peut-être aucun pouvoir, mais on le fait quand même. Le rituel est à la fois ludique et fédérateur car il rassemble des personnes, en général dans un contexte de stress comme le défilé. Si, aujourd’hui, on y croit moins, certains créateurs, comme l’Américain Isaac Mizrahi, sont encore capables d’annuler un rendez- vous juste parce que leur astrologue le leur a conseillé, et certaines grandes marques ont encore des lignes de compte réservées au chamane, qui officie pour leur éviter la pluie le jour du défilé. Je trouve cela rassurant de savoir qu’on invente de nouveaux rituels. Cela ramène quelque chose de très humain dans cette industrie », estime Alexandre Samson.

Le diable est dans la couleur

« En France, le vert a longtemps été considéré comme une couleur malchanceuse dans le monde du spectacle et dans la mode. La raison ? Au Moyen Âge, la teinture verte était dangeureuse et toxique. Dans certains ateliers, des brodeuses refusent encore aujourd’hui de toucher du vert. À l’inverse, Christian Dior, lui, le considérait comme porte-bonheur. Le rapport à la couleur est aussi culturel : en Italie, c’est le violet qui pose problème car c’est la couleur du deuil », éclaire Alexandre Samson. L’expert n’échappe pas à cette fascination pour les signes : « Deux expériences m’ont conduit à associer le vert à la malchance : pour une exposition à Minneapolis, je tenais à présenter une robe en cours de restauration de Madame Grès. Elle était d’un vert puissant et en très mauvais état. La restauratrice s’était beaucoup acharnée dessus mais les coutures n’ont cessé de craquer. Pour la remplacer, on en a sélectionné une autre qui semblait en parfait état sur l’endroit. Mais lorsqu’on l’a retournée, les parties rouges et noires étaient impeccables, tandis que toutes les coutures vertes avaient craqué. Il y a de quoi être superstitieux ! »

Caroline Hamelle

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