Une abondance tranquille

librosL’abondance de la production littéraire ne se dément pas : 683 titres publiés pour la rentrée d’automne, dont 475 romans français. Personne ne peut lire tout cela, et les chroniqueurs, les jurés, les libraires sont bien obligés pour remplir leur tâche de conseiller, de s’appuyer sur les lectures des autres, les classements de best-sellers, les critiques pêchées ici et là. Ce processus qui produit autant qu’il s’auto-consomme donne inévitablement lieu à des figures boursouflées, qu’elles soient de l’ordre de l’éloge comme de la condamnation. Cette année aucune polémique ne s’est encore annoncée comme celle qui opposa l’année dernière les admirateurs aux contempteurs de Houellebecq.

Avant de tremper ma plume dans une encre amère – car on sait bien que les effets de style naissent facilement avec une dose de causticité –, j’avais relevé quelques commentaires à propos de Journal d’hirondelle (Albin Michel) d’Amélie Nothomb : « Un (petit) buffet froid« , ou de Rendez-vous (Flammarion) de Christine Angot qui « poursuit jusqu’au malaise son autofiction alors que le récit nombriliste à la première personne perd du terrain »
Et puis je suis tombée un peu par hasard sur cette phrase de la même Christine Angot « Ecrire, ça veut dire se mesurer, soi, tout petit, à l’absolu ». Et cette ambition, à défaut d’emporter l’adhésion à ce qui est écrit, doit au moins forcer la critique à s’en tenir à une certaine humilité. Je ne vous parlerai donc que des auteurs ou des livres que j’aime. Les autres, j’espère que d’autres sauront en parler avec plus d’affinités.

Laurent Gaudé semble tenir ses promesses après avoir obtenu le Goncourt 2004 pour Sous le soleil des Scorta. En passant, si vous ne l’avez déjà fait, je vous en recommande la lecture : dès la première page vous serez transporté sur ces chemins plombés de soleil de l’Italie du Sud, et vous suivrez sans reprendre souffle cette saga dont les membres ont l’épaisseur des héros de roman et dont la trame puise autant aux valeurs universelles – l’amour, l’honneur, l’amitié, la transmission, …- qu’aux affaires de notre monde contemporain. C’est là, aux dernières pages du roman, que l’on rencontre ces premiers réfugiés venus par bateau tenter leur chance dans l’Europe la plus riche. Comme s’il reprenait, avec une autre focale, le fil de son récit, son nouveau roman Eldorado (Actes Sud) s’attache à ces déracinés qui jettent leurs dernières économies et leurs dernières forces pour trouver un passage vers l’espoir. Le talent de Laurent Gaudé est dans sa capacité à dépasser le ton du reportage sur un « fait de société » pour donner chair et sang à ces silhouettes qui alimentent le journal de 20 heures et les statistiques.

Encore une façon d’aborder l’histoire et la vie réelle par le biais d’une vie romancée dans Les Bienveillantes (Gallimard) de Jonathan Littelll. 900 pages pour raconter, à la première personne, la vie d’un officier SS, la banalité du travail quotidien qui masque l’horreur. Ce premier roman d’un jeune homme d’origine américaine, qui écrit en français, figure sur quasiment toutes les listes de sélection pour les prix littéraires de la rentrée. Une irruption sur la scène médiatique qui semble parfois irriter l’auteur lui-même.

Beaucoup plus habitués aux sunlights de l’édition marchandisée, quelques auteurs n’en livrent pas moins cette année des récits de qualité : je n’en citerai que deux, Lignes de faille (Actes Sud) de Nancy Huston qui montre en parallèle les brisures de l’enfance et les failles de l’histoire – et ce pourrait être l’inverse – et Disparition (Gallimard) des frères Poivre d’Arvor, Patrick et Olivier, quatre mains pour conter les derniers jours de Lawrence d’Arabie.
Pour finir, peut-être pas le meilleur, mais un petit livre dont le bouche à oreille (et la sortie en salles de son adaptation au cinéma) va finir par consolider des débuts timides : L’immeuble Yacoubian (Actes Sud) de Alaa El Aswany. L’auteur y décrit, par le biais d’une galerie de portraits, la société égyptienne, menacée à la fois par la corruption et l’islamisme. Un petit livre attachant qui donne quelques clefs pour comprendre les sociétés du Moyen-Orient bloquées par leurs propres contradictions.

Silvia Cauquil