Kosice : un artiste intarissable

Le mardi 12 août dernier, Le Trait-d’Union rencontrait le célèbre artiste argentin dans son musée personnel, à Buenos Aires.

DSC08260Mondialement connu pour ses sculptures monumentales, ses structures mobiles et lumineuses, ainsi que pour ses installations où l’eau joue le rôle titre, l’artiste a participé à 55 expositions individuelles, 600 expositions collectives, a été l’auteur d’une quinzaine de publications. Il a exposé dans le monde entier. Une œuvre prolifique et variée qu’il souhaiterait bientôt honorer d’une rétrospective.

Une porte bleue turquoise, surmontée d’un linteau orné d’une goutte en verre du même bleu : pas de doute, c’est bien ici que se tient l’atelier et musée de M. Kosice. Quelques pas à l´intérieur – un de ses collaborateur nous a ouvert – et apparaissent sur les murs, par dizaines, les œuvres. Camaïeux lumineux, sonorités liquides, froideur du métal et chaleur des formes. On n’entre pas dans le musée privé de Gyula Kosice comme on entrerait dans n’importe quel musée, l’émotion vous gagne bien plus facilement, et le large sourire de l´artiste, qui vous accueille à l’entrée de son atelier, est contagieux…

Le collaborateur nous guide de salle en salle et nous fait entrevoir pas à pas, la trajectoire artistique : sculptures et structures mobiles telles que le célèbre « Röyi » (1944), peintures Madí, œuvres cinétiques (axées sur le mouvement), sculptures métalliques et maquettes de cités hydrospatiales. Célébration du cycle de l’eau, complémentarité des éléments, participation du spectateur, ou union de l’art et de la science, la modernité et l’intemporalité de l’œuvre de Kosice fascine et surprend. Surtout si l’on sait que « tout a commencé dans les années 40, à Paris », nous raconte-t-il. « J’ai appris la majeure partie de mon art à Paris, j’avais 32 ans. En tant que fondateur du mouvement Madí – un manifeste créé en 1946 et embrassant toutes les formes d’expression artistique avec pour seul leitmotiv celui de corriger le hasard – les rencontres que j´ai faites m’ont marqué à vie. »
Il prend quelques secondes pour se rappeler ce que lui a déclaré Jean-Paul Sartre puis, comme pour imiter le timbre tonitruant du célèbre philosophe, lance d’un ton solennel : « ne pas choisir, c’est encore une manière de choisir. »DSC08250

Cela résume en quelques mots toutes les possibilités d’ouverture, d’expression et d’orientation qu’inspirent l’œuvre de l’artiste. Il fut l’un des premiers parmi les artistes contemporains à considérer l’œuvre dans une dimension active, une interface jetant un pont entre l’art et le sujet spectateur : « l’art est adressé à tous ! Un jour, une classe de maternelle est venue visiter mon musée. Un des enfants regardait l’une de mes œuvres et m’a demandé « à quoi ça sert ? », raconte-t-il, amusé. Il poursuit qu’il ne prétend donner à son œuvre que deux objectifs. L’œuvre doit parler d’elle-même, parler pour lui, et réveiller l’émotion.

Une émotion palpable lorsqu’il évoque son histoire personnelle. Fernando Fallik, de son vrai nom (Kosice est la ville où il est né), quitte avec sa famille sa Slovaquie natale pour s’installer en Argentine. « Imaginez-vous, une telle traversée en bateau, c’est interminable pour un enfant de 4 ans. Pendant des dizaines de jours, la seule chose que j’ai pu voir c’est l’eau, l’eau, le ciel bleu, et l’eau sans arrêt. L’eau est fondamentale pour l’homme, pour le corps humain, pour l’environnement, pour la vie, tout simplement. C’est pour cela qu’elle est l’essence de mon œuvre. »

DSC08236Une œuvre, une trajectoire qu’il aimerait boucler, non pas dans le sens d’y mettre un terme définitif, mais plutôt dans l’idée de mettre en perspective sa pluralité. « Ce qu’il me manque, c’est le trait d’union », dit-il avec un sourire empreint d’une certaine gravité. « Je projette de faire une exposition rétrospective, et je souhaiterais le faire au Centre Pompidou de Paris. Je dois le faire, c’est une nécessité presque physique. »

Réaliste et résolument très humble, l’artiste nous explique qu’il demanderait une petite rétrospective d’un mois, avec une sélection variée de ses œuvres les plus célèbres. Le centre Pompidou s’impose de fait : Paris est le berceau de son œuvre et une ville qui a marqué sa vie, Pompidou est une véritable Mecque pour les artistes contemporains. Plus de 40 ans plus tard, il voudrait « revenir aux sources ». Il se montre d’un grand enthousiasme et prompt à la plaisanterie – la curiosité nous pousse à lui demander quel est le mystère de sa dernière œuvre « Planetoide GK » (un caisson au centre duquel flotte une sphère constellée de diodes luminescentes) et il y répond d’un grand éclat de rire malicieux – mais la voix devient grave et l’air préoccupé lorsqu’il aborde cet ultime projet. « J’ai l´idée en tête, et impossible de me la sortir de là. »

DSC08225À propos de son projet de cités hydrospatiales (les premières maquettes datent de la fin des années 40), certifié par la NASA mais considéré comme irréalisable car trop coûteux, il déclare simplement : « Je ne sais pas si je suis visionnaire, mais au regard de l’épuisement des ressources, il m’avait paru évident qu’il fallait réfléchir à de nouvelles manières de vivre ensemble. » Il avait écrit dans la revue Arturo : « l’homme ne vivra pas éternellement sur Terre. » Selon lui, le mécanisme créatif lie 3 disciplines : art, science et technologie. Se réclamant de la « Filosofía Porvenirista » (cf. « Arte y filosofía porvenirista », essai paru en 1996) qu’il différencie de l’école futuriste italienne, il parle de l’importance de se projeter dans l’avenir et non pas dans le futur, concept auquel il reproche d’être strictement temporel et désincarné, dénué de toute la subjectivité qui peut être contenue dans l’avenir qui rassemble des éléments du passé sans empêcher d’avancer. « Il y a deux choses très précieuses pour moi : l’amour et l’humour. Avec ça, vous pouvez traverser les âges ! »

L’artiste a exposé dans les plus grands musées mondiaux. A Paris, dans les Salons des Réalités Nouvelles, au Centre Pompidou, à l’Espace Cardin. En Argentine au Centro Cultural Recoleta, au Museo Nacional de Bellas Artes. En Israël, au Israel Museum. A Japon, au Hakone Open Air Museum de Tokyo. Aux Etats-Unis, au Latin-American Art Museum d´Austin, Texas, à la galerie Merryl Lynch Arteaméricas à Miami, à la Galería Bonino et à la Terry Dintenfass Gallery de New York. Mais aussi à la Drian Gallery de Londres, au Pérou, au Vénézuela, en Colombie, entre autres.

Arielle Allouche

Photos : Susana Bravo