L’Argentine, oubliée et malmenée

Si j’en avais le talent, j’aimerais écrire « le cri de la gargouille sud-américaine ». Le désenchantement du monde atteint tout particulièrement l’Amérique latine. Nous ne le savons pas et sommes devenus indifférents aux situations diverses. Notre culture ne connaît plus que les faits divers de l’Hexagone ; autrefois dans ces terres immenses, on parlait le français, maintenant les nouvelles générations se tournent vers le modèle des Etats-Unis qui à leur tour connaissent le phénomène continental d’hispanisation…

L’Argentine oubliée, malmenée, en voie de paupérisation. Pendant la plus grande partie des années 1990, l’Argentine fit figure de meilleur élève de la classe latino-américaine. Chaque année, selon l’ambassadeur Carlos Perez Llana, ses dirigeants étaient applaudis à Davos et les spécialistes de l’évaluation leur accordaient résolument leur confiance, à l’instar des cabinets d’audit qui recommandaient alors d’acheter des actions de l’entreprise Enron.

Au sein des pays émergents, l’Argentine était parvenue à terrasser l’hyper-inflation. D’où l’afflux d’investissements massifs surtout en provenance d’Europe (Espagne, France, Italie).

2002 : une réalité lamentable. L’économie argentine dont le PNB en 2001 était de l’ordre de 270 milliards de dollars se trouve maintenant au niveau de 100 milliards. Des 36 millions d’habitants, plus de la moitié sont sous la ligne de pauvreté. Les banques n’accordent plus de crédits.

Dans les années 1970, en Amérique latine, la réponse simple aux problèmes économiques et sociaux résidait dans la démocratisation. La décennie 1980 plaçait son espoir dans les réformes libérales du marché. En 2002, il n’y a plus de solution facile. En toutes circonstances on portait autrefois le regard vers Washington. Au sein du gouvernement De La Rua, la tendance qui l’emportait soutenait qu’il fallait préserver l’esprit de l’alliance stratégique forgée au cours des mandats de Clinton et Menem et qui avait fait de Buenos Aires une alliée « hors OTAN ». L’Argentine maintenant n’a plus d’importance que de temps à autre dans des cercles restreints : pour équilibrer le poids du Brésil, voter contre le régime cubain dans les forums internationaux ; ou bien pour participer à certaines actions, par exemple en Colombie.

Le sauvetage de l’Argentine. Viendra-t-il de la dernière mission du FMI à fin juillet 2002 ?** Elle est composée des plus grands noms de la finance internationale : Andrew Crockett, responsable de la Banque des Règlements Internationaux et des anciens banquiers centraux: John Crow (Canada), Luis Angel Rojo (Espagne) et Hans Tietmeyer (Allemagne). On peut en douter tant est forte la spirale de mort de l’économie argentine.

L’exclusion n’est plus seulement le drame des individus, elle devient aussi celui des Etats.

Des dossiers inextricables. Certes le FMI a progressé sur ses trois préconditions : révision de la loi sur les faillites, abrogation de la loi sur la subversion économique, signature par huit provinces sur 24 représentant 75 % du déficit public avec l’Etat fédéral. Mais la situation dans le secteur bancaire reste bloquée avec des fuites importantes des dépôts et un échec du schéma volontaire de leur titrisation. L’inflation atteint 30 % depuis le début de l’année. Le déficit budgétaire a été contenu, grâce à une augmentation des impôts (instauration d’une taxe à l’exportation).

La situation sociale continue de se détériorer. Le chômage atteint 22 % et les indigents représenteraient 19 % de la population. Même si la crise est profonde et que le rétablissement de la confiance dans les institutions prendra beaucoup de temps, les perspectives à long terme restent favorables. Certains secteurs bénéficient de la dévaluation (exploitation forestière, mines, industries agro-alimentaires). Mais, cette crise apparaît comme l’une des plus graves que la région traverse depuis de nombreuses années. Elle est due à la combinaison de plusieurs facteurs : ralentissement économique mondial, erreurs politiques, dégradation des termes de l’échange, déception des populations, contagion en Uruguay et Paraguay, distance et durcissement du FMI. On ne comprend pas l’Argentine si on ne réfléchit à l’amertume profonde d’un peuple développé qui a connu la parité dollar-peso et se voit brutalement imposer des limitations sur ses ressources bancaires.

Le retour du politique. « L’optimisme est peut-être un devoir » ! On pourra juger les résultats de la politique de l’Occident à l’occasion des élections présidentielles avancées à mars 2003. Une belle bataille entre Menem, l’ancien président qui vient d’être accusé d’avoir été soudoyé par l’Iran, José Manuel de la Sota, gouverneur de la province de Córdoba appuyé par le président Duhalde, et Elisa Carrió, une femme courageuse de centre gauche (ARI).

Déjà les regards se détournent pour observer le Brésil qui lui va voter en octobre 2002. La situation y apparaît préoccupante, ce pays étant en difficulté pour se financer sur les marchés internationaux. La dette extérieure y est très forte en proportion de ses exportations et tend à s’alourdir du fait de la baisse du réal et de la montée des primes de risque…

*Sénateur des Français de l’étranger, longtemps président de la commission des Affaires étrangères du Sénat, Xavier de Villepin est attendu à Buenos aires à la fin du mois (cf p2, visite).

** Le rapport date de la mi-juillet 2002.

 

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