Lunfardo : le registre carcéral d´origine française

_ ¿Y si me encuentra la cana? (Et si les flics me trouvent?)
_Raja; ¿Para qué tenés piernas? (Tire-toi; à quoi te servent tes jambes?)
_Mirá, si el tipo se nos viene al humo. (Et si le type se jette sur nous.)
_Yo lo enfrío. (Je le refroidis)

lunfardoCet extrait du « Juguete rabioso » de Roberto Arlt mettant en scène deux bandits dans l’ombre de Rocambole montre le poids du lunfardo dans la littérature argentine. Le registre carcéral « lunfardesque » prend tout son sens sous la plume de cet auteur du début du 20è siècle qui fait du lunfardo son arme infaillible pour décrire la société portègne avec une profusion de détails juteux et diablement réels. Vous aurez sans doute identifié quelques mots de « lunfardo » dans cet extrait tant ils sont usités et pittoresques.

Voilà l’histoire de deux d’entre eux d’origine française. C’est dans les milieux canailles qu’émergent les argots du monde entier. Les délinquants marginalisés ont recours à un langage de leur cru, joliment imagé, pour affirmer leur identité et leur appartenance à un groupe de la société. Combien de synonymes argotiques pour désigner la police, le voleur ou la prostituée ? Et ce langage emprunte souvent des voix étrangères d’immigrés dont le rêve de faire fortune a mal tourné. C’est dans cette effervescence désœuvrée et triviale que germe tel un bourgeon sauvage l’argot des plus démunis, de la fripouille et des crapules comme un pied de nez à la désocialisation, une insubordination linguistique qui enrichira, malgré elle, le langage familier de toutes les classes sociales. En effet, le registre carcéral s’avère être le champ thématique argotique ayant le plus perduré au fil du temps. Cent ans après, des termes comme cana s’emploient encore et n’ont subi aucune évolution ni sémantique ni syntaxique.
La cana désigne depuis son premier emploi en Argentine, la police ou la prison. C’est par métonymie que ce dérivé du vocable français canne, bâton qu’utilisaient les geôliers lorsqu’ils surveillaient les prisonniers, a pris le sens du geôlier puis par extension celui du policier. Etre en canne était à l’époque une peine : « l’interdiction de résidence », et cette expression sera en 1885 remplacée par  » la surveillance ». La Canne désignait également la fuite, puis « casser sa canne » signifia prendre la fuite. Les lunfas se sont appropriés ce terme à leur sauce espagnole en le dotant d’un a final et cana désigna dès lors notre flic français ou notre tôle ou prison. De ce mot dérive le verbe encanar : incarcérer.

Le verbe enfriar, littéralement traduit en espagnol, signifie « tuer », « refroidir ». Son usage est beaucoup moins quotidien que la cana et paradoxalement on le retrouvera assez souvent dans la littérature ou les paroles de tango.

Le sang des malandrins gringos coule dans les veines du « lunfardo » le plus authentique ! Et aujourd’hui, c’est la tête haute que le « lunfardo » défie la langue de Cervantes dans un duel sans fin :
¿Pa´ vos es una blasfemia
que yo afile versos rantes?
Seguí vos con tu Academia,
yo me junto con Cervantes.

(Retruque a un poeta de Florida d´ Álvaro Yunque)

Je vous retrouverai le mois prochain pour vous parler… d’amour à la française !

Julie Coupet

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