Le lunfardo…suite et fin

Voici venu le temps de clore cette chronique sur les mots de lunfardo d’origine française. Cette liste est exhaustive et bien trop courte !

lunfardo_1Pourquoi donc le lunfardo ne s’abreuve-t-il plus de nos croustillantes expressions argotiques ? C’est que l’argot, en général, évolue beaucoup plus rapidement qu’une langue. Son évolution rapide est d’ailleurs l’une des définitions qui le caractérise. L’argot s’adapte à la situation socio-politico-économique et culturelle de son pays. Ce sont les références médiatiques immédiates, la crise, la détresse du peuple qui le nourrissent et lui donnent sa dynamique. Le lunfardo s’épanouit maintenant, dans le rock national et la cumbia villera, à la télévision et à la radio et dans les stades de foot ! Le tango a en effet perdu son rôle de vecteur du lunfardo et Paris ne marque plus radicalement la mode à Buenos Aires. Néanmoins, tous les mots de lunfardo d’origine française ne sont pas tombés en désuétude. En guise d’épilogue, je vous ai réservé trois inconditionnels du lunfardo qui ont su braver les époques et les modes sans perdre de leur sens. Et si leur emploi est encore tant d’actualité, c’est parce qu’ils correspondent à trois éléments essentiels et même primitifs dont les argots du monde raffolent. En effet, vous verrez que ces mots foisonnent en synonymes souvent délectables.

En voici le premier : « mina« , la femme, la fille ou la meuf. Ce terme viendrait du français mine car la « mina« , (la femme) était une véritable mine d’or pour le proxénète ! Comme je vous le disais, les argots sont particulièrement féconds en vocables pour désigner la femme. En voici un témoignage de Felipe Fernández dit « Yacaré » dans son poème « Qué merza« :

« Yo a la mina le bato paica, feba, catriela,
percanta, cosa, piba, budín o percantina:
chata, bestia garaba, peor es nada o fémina,
cucifai, adorada, chirusa, nami o grela. »

Ce qui pourrait donner quelque-chose comme :

Moi, la femme je l’appelle concubine, demoiselle, garce,
donzelle, régulière, nana, rombière, ou minette :
morue, dragon, ou pire encore truc ou femelle,
tricoteuse, chérie, harpie, meuf ou maîtresse

Le second terme incontournable dans cette rubrique est « atorrante« . Il proviendrait des anciens tuyaux ou conduits qui arrivaient par bateau de France au port de Buenos Aires. Ces tuyaux portaient, dit-on, l´inscription « A. Torrent », probablemente le nom du constructeur, et servaient de refuge aux vagabonds. De là viendrait l’adjectif « atorrante » qui signifie le paresseux, le bon à rien ou encore le va-nu-pieds marginalisé. Par extension, on désigne aussi d’atorrante une personne sans-gêne et plutôt sympathique, un fêtard ou encore un coquin. « Atorrante » a donné lieu à de nombreuses déclinaisons telles que « rante« , « rantifuso » ou les verbes « atorrar » et « torrar » (dormir). Je vous mets au défi de n’avoir jamais entendu l’exclamation dans laquelle se concentre toute la verve portègne : ¡Sos un atorrante! (T´es un bon à rien !)

Le vocable « morfar » (manger) et son substantif dérivé « morfi » sont eux issus du verbe argotique se morfaler (ou se morphaler) qui aujourd’hui n’est autre que se bâfrer ou s’empiffrer. Se morfaler est mis en lumière dans ce pittoresque emploi datant de 1972 et extrait du roman La Cerise d’Alphonse Boudard : « Il n’est qu´un gougnafier, un croquant de dernier acabit, pour pouvoir se morfaler le calendos entier devant deux pauvres mecs à la galtouse ».

Rendons finalement hommage à la « cumbia villera« , haut transmetteur du lunfardo, qui, dans cet extrait du groupe « Pala ancha », reprend à mon grand bonheur les trois mots dont nous venons de donner l’étymologie.

Ses paroles disent :
« Loco van tres días sin torrar (Mec, ça fait trois tours que je ne dors pas)
y llevo como cuatro sin morfar (et quatre que j’ai rien bouffé)
loco estoy en la ruina y con la minita está todo mal » (Et mec, avec ma meuf tout va mal).

De la grande poésie !

Chers linguistes en herbe, merci de toute votre attention !

Julie Coupet

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