« El invierno » : Une métaphore sur l’hiver que traverse le monde…

L’ « Opera prima » du réalisateur argentin Emiliano Torres n’est pas encore sortie en salle qu’il est déjà couvert d’éloges et de prix. Le film primé à Toulouse et deux fois au festival de San Sebastián, est en ce moment en compétition à Biarritz et sera également projeté lors de la 12ème édition du Festival du film de Zurich qui a lieu du 22 septembre au 2 octobre. Le Trait-d’Union a rencontré son réalisateur Emiliano Torres à Buenos Aires pour une interview, entre deux avions.

torres2Trait-d’Union : « El invierno » est un film intimiste, voire introspectif, qui se passe dans un milieu hostile, il fait référence à une histoire personnelle ?

 

Emiliano Torres : Non ! Je suis totalement porteño, mais d’avoir toujours vécu en ville et dans des endroits réduits a développé chez moi une fascination pour les grands espaces ouverts et les voyages. J’ai toujours été attiré par l’immensité de la Patagonie et ses horizons infinis ; grâce à mon travail comme assistant de direction pendant 21 ans j’ai beaucoup voyagé

TdU : La Patagonie que tu as filmé s’impose comme le 3ème personnage du film entre le vieux contremaitre et son jeune remplaçant, que représente-t-elle ?

ET : Cette zone de la Patagonie est la moins connue. Elle est située au sud ouest de Santa Cruz, il n’y a pas de baleines, pas de pingouins ni de lacs, c’est une zone de travail rurale avec un climat très dur mais qui pour moi a une beauté unique et ça m’intéressait de filmer ce lieu, mais pas pour en faire un film de paysage. Le défi était d’incorporer le paysage comme un personnage du film,  de façon naturelle parce qu’il est important dans la vie des habitants.

TdU : Comment s’est passé le tournage ?torres1

ET : Les conditions ont été très difficiles avec sept heures de lumière par jour, un vent qui soufflait à 80 km/h et rendait fou le preneur de son et qui affectait l’humeur de toute l’équipe. Il n’y avait pas de signal pour le téléphone, pas d’internet évidemment. Ce fut un vrai exercice d’adaptation mais ça m’a obligé à faire du cinéma de manière essentielle, sans sophistication. Nous avons eu deux semaines de tournage en hiver et quatre en été, mais nous avons dû l’interrompre au beau milieu à cause des conditions météo, ce qui n’est pas habituel dans le cinéma. La post production a duré un mois et la sonorisation et les effets spéciaux deux mois. C’est un français qui a écrit la musique, Cyril Morin et la finalisation des effets spéciaux a été faite par la société Com-une-image. Cest grâce à la co-production avec Orange et Cité Film qui se sont engagés sur la base du scénario que nous avons pu réaliser le film, ce qui est inédit s’agissant d’une première oeuvre.

TdU : Le film raconte une histoire de relève, de jeunesse et de vieillesse, de lutte pour la vie .. Les rôles sont incarnés par deux acteurs très différents, d’où viennent-ils ?

ET : Il y a le vieux régisseur qui après 40 années passées- dans une solitude quasi absolue – à s’occuper, comme si c’était la sienne, de cette estancia, est « remercié  » sans état d’âme par le propriétaire: Comme il est habitué à donner des ordres comme à en recevoir il fait son sac en 10mn et il s’en va. Il est interprété par l’acteur chilien, Alejandro Sieveking. C’est un très grand acteur et j’avais besoin d’un acteur qui soit capable de mimétisme avec l’environnement et le paysage et Alejandro réunissait ces caractéristiques. Et son « remplaçant », le jeune paysan qui vient du nord, qui a menti en assurant qu’il n’avait pas de famille afin d’avoir le travail et qui n’est  habitué ni à la solitude ni au froid, interprété par un jeune acteur argentin originaire de Missiones (Province de Corrientes), Cristian Salguero.

TdU : Le vieux régisseur ne ressemble pas aux régisseurs que l’on peut croiser dans le campo argentin, c’est délibéré ?

ET: Non c’est la réalité. C’est une particularité de la Patagonie Argentine qui a principalement été peuplée par des fils d’émigrants anglo-saxons et les régisseurs sont presque tous d’origine anglaise, galloise ou écossaise. Mais si les traits et l’aspect de ce vieux sont européens, sa réalité est toute aussi dure et triste que celle du péon qui vient de Corrientes.

TdU : Avec ce premier long métrage, tu nous racontes bien plus qu’une histoire de passage d’une génération à l’autre…

ET : Cet hiver c’est comme un test pour ces deux hommes qui doivent survivre, et cela n’a pas seulement à voir avec le fait de passer ce cycle de temps particulier, de ce moment difficile de l’année et dans la vie des personnages mais en extrapolant cela peut-être vu comme une vision de ce moment du monde dans lequel nous vivons, je sens que l’on est en train de traverser un hiver…Ce que décrit le film c’est aussi une métaphore de la façon dont s’est construit le pays. Ce sont deux personnages issus de deux régions très éloignées l’une de l’autre et qui luttent pour un travail misérable. Un travail qui consiste à s’occuper d’un lieu dont le propriétaire n’a pas de nom et qui pour ainsi dire n’existe pas, qui est absent. D’une certaine manière ça a à voir avec la construction de l’identité argentine, nous sommes de passage sans savoir réellement qui nous sommes, ni à qui nous ressemblons. Et je crois que cette contradiction définie assez bien l’être argentin !

Propos recueillis par Graziella Riou

*Sortie en salle en Argentine : jeudi 6 octobre.
Avant-première à l’Alliance Française de Buenos Aires : jeudi 29 octobre.
Sortie en salle en France : février 2017.

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