Bernard Lavilliers : en passant par Buenos Aires

Dans le cadre de la semaine de la francophonie, Bernard Lavilliers, auteur, compositeur et interprète aux multiples facettes, a offert vendredi 20 mars, un spectacle intime et plein de couleurs, dans l’auditorium de l’Alliance française de Buenos Aires.

L’adolescence et les premières années de l’âge adulte sont un moment de la vie où on recherche une musique afin d’y accrocher sa révolte. Dans les années 70/80, en France, Bernard Lavilliers faisait partie de ces chanteurs avec François Béranger, Henri Tachan, Jacques Higelin, Renaud et d’autres encore. Ils écumaient les routes de France avec leurs fans inconditionnels, loin des émissions de radio conventionnelles et des « hit-parade » aux classements sirupeux et sans surprises. En 2019, toujours fidèle à lui-même, Lavilliers continue à suivre un chemin qu’il trace depuis maintenant plus de quarante ans de carrière.

Dans un auditorium plein, Bernard Lavilliers nous a proposé un voyage à travers les thèmes majeurs ayant fait sa renommée : Barbares, Betty, Midnight shadows, Noir et Blanc, On the road again, St-Etienne, French valley…Un véritable retour aux sources souvent repris en chœur par une bonne partie d’un public de connaisseurs, conquis d’avance. Les madeleines de Proust ne sont pas loin…De leur côté, les plus jeunes découvraient un style appartenant à une autre époque que la leur… Pourtant, aucune nostalgie. En s’appuyant sur sa seule guitare acoustique, accompagné aux percussions par l’inséparable Mahut et Jean Dumas qui agrémentaient le tempo de couleurs toutes brésiliennes, Lavilliers a parfaitement égrené ses chansons ; « désossées » comme il le dira pour l’une d’entre elles. Ambiance minimaliste donc, chaude, intime. Lavilliers nous a embarqué dans son univers fait de villes grises et froides dans la nuit, d’êtres farouches et solitaires à la frange de tout, de rebelles pour des causes perdues, et de femmes enfin ; belles, solitaires, farouches et souvent inaccessibles qu’il cherche sans fin à comprendre, souvent en vain.

Et puis il y a le Brésil. On sait depuis longtemps l’histoire d’amour entre Lavilliers et ce pays. Il y revient toujours, égrenant les rythmes autour de la bossa nova, du forró, la musique caractéristique (et mal connue) du Sertão, de balades douces-amères. Et bien entendu, on voyage : la toujours belle et fascinante San Salvador de Bahia, le Nordeste des caboclos, Fortaleza, Belém do Para… On croit entendre parfois, sur les cordes de la guitare, quelques sons venus tout droit du berimbau. Entre deux rimes, on croirait même voir poindre l’ombre de Corto Maltese.

Chez Lavilliers, pas de « mainstream » : quel que soit l’endroit où il nous emmène, au fin fond de la selva brasileira, dans les terres brûlées du Nordeste ou dans les sombres villes occidentales, on est toujours à la marge. Au hasard des rencontres, il nous décrit ces éternels irréductibles qui vivent dans des rues glauques et peuplent les bars à l’ambiance lourde, là où personne ne va jamais. Appelant même François Villon à la rescousse dans la lecture d’un de ses poèmes, il nous propose une autre face du monde peuplée d’errants, d’âmes perdues, déchirées, de rebelles, de bandidos, de malandros incorruptibles. Mais là est la vie : pas de carte postale, pas de chic, pas d’atmosphère aseptisée, pas de touristes bruyants descendant du car pour une seconde, le temps d’un clic…

C’est dans ce monde, son monde, que Lavilliers nous entraîne. Provocateur, mais il en joue, il nous renvoie à nos propres contradictions.

Pour clore le spectacle, Lavilliers a invité le guitariste local, le franco-argentin, Pablo Krantz à monter sur scène pour interpréter une de ses créations et l’accompagner d’un solo électrique presque psychédélique.

En première partie, le chanteur stéphanois, séduit par les membres d’un groupe de rap rencontrés dans la « Villa 31 », leur avait demandé de venir présenter quelques morceaux de leur crû basés sur l’improvisation autant instrumentale que textuelle ; histoire de chauffer un brin la salle, ce qui, d’ailleurs, fut le cas. Pendant la présentation de la soirée, le conseiller culturel en poste à Buenos Aires, Yann Lorvo, avait rappelé que l’Institut français mettait actuellement en place un projet culturel dans « le barrio 31 » ; projet lequel, bien qu’encore en gestation, porte déjà ses fruits.

Bernard Lavilliers est à Buenos Aires, presque incognito, depuis déjà quelques semaines. Sans doute doit-il écumer les rues portègnes à la recherche de ce qui pour lui est l’essence des choses. On ose imaginer que ce n’est pas uniquement pour le plaisir des yeux. Affaire à suivre donc. D’ailleurs, la musicalité argentine ne lui est pas totalement inconnue : déjà, dans « Causes perdues et musiques tropicales », bel album sorti en 2010, il avait interprété « Possession », reprise d’« Alfonsina y el mar », la chanson d’Ariel Ramirez et de Felix Luna.

Bien sûr, à la fin du spectacle, le public avait du mal à quitter la salle…Alors, en attendant le fruit de ses recherches musicales à Buenos Aires, on restera imprégné du charisme de Bernard Lavilliers, de ses morceaux chaloupés et intimes sur lesquels le temps n’a pas de prise et dont on ne se lasse décidément pas.

Photo : Lavilliers accompagné de Mahut (à gauche) et Jean Dumas (au centre)

Texte et photo : Jérôme Guillot