Madame l’ambassadrice de France

Claudia Scherer-Effosse est la première femme ambassadrice de France nommée en Argentine. Précédemment ambassadrice en Estonie, elle connaît bien l’Argentine ; elle occupait, en effet à l’ambassade, il y a un peu moins d’une dizaine d’années, le poste de ministre conseillère.

Diplômée de « Sciences Po », Claudia Scherer-Effosse a également fait « Langues-O », où elle s’est spécialisée en chinois, ce qui lui a permis de passer les concours de diplomate du ministère des affaires étrangères « cadre Orient ».

Elle a aimablement reçu le Trait-d’Union et s’est exprimée sur des sujets qui lui tiennent à cœur comme les questions de parité, de la place des femmes dans le monde professionnel, sans oublier de souligner au passage quelques unes des caractéristiques  de ses fonctions comme représentante de la France.

TdU : Pouvez-vous nous résumer votre parcours 

« J’ai fait un parcours classique de diplomate du ministère du quai d’Orsay dans le cadre « Orient » ! L’anglais y est « langue obligatoire et éliminatoire » mais, cadre « Orient » oblige, on nous demande de parler des langues orientales, dites « rares ». Il y a un concours d’accès d’ordre général, puis à un autre niveau, un concours classé en zones géographiques. Ils sont très difficiles : par exemple, pour celui de conseiller des affaires étrangères, on compte 500 candidats pour 6 places. Pour ma part, j’ai obtenu le concours de conseillère avec le mandarin en 1994. Auparavant, j’étais déjà entrée au ministère dans un cadre général avec l’espagnol. J’ai demandé d’aller travailler à la direction « Asie » et je suis partie en poste à Pékin en 93. J’avais déjà suivi des cours de mandarin à Paris pendant 3 ans mais être sur place est nettement mieux pour apprendre la langue ».

TdU : Y a-t-il une progression de la féminisation du recrutement ?

Dans le ministère en tant que tel, il y a parité. De fait, il y a même légèrement plus de femmes maintenant. Mais, tout en haut de la hiérarchie, il n’y a plus qu’un tiers de femmes. L’objectif est que les résultats des concours soient les plus paritaires possibles.

TdU : 36 % d’ambassadrices aujourd’hui, cela représente tout de même une forte progression puisqu’elles n’étaient que 11% en 2002.

Alors là c’est différent car c’est une nomination qui dépend du président. Il choisit sur une liste de candidats proposée par le Ministère des affaires étrangères. Il y a là une volonté politique, poussée notamment par la loi Sauvadet, qui tend à la parité : basée sur un quota, elle demande un certain pourcentage de femmes. C’est une logique de vivier, il faut suffisamment de femmes pour les pousser ensuite à prendre des responsabilités. Néanmoins, le phénomène d’autocensure existe encore. Dès qu’on atteint le niveau de sous-directeur, tout est très intense et en terme de temps, très chronophage. Or, il s’agit d’un poste indispensable pour prendre des fonctions plus importantes après. Il est tellement exigeant que des femmes hésitent. A ce niveau de grade, on a de jeunes  enfants ou on est susceptibles d’en avoir, pas toujours facile de trouver du personnel qui pourra s’occuper d’eux. Le « plafond de verre » existe encore même s’il n’émane pas du tout de la volonté de l’Etat ; bien au contraire. »

TdU : Les femmes rencontrent-elles toujours des résistances dans les corps diplomatiques français et international de la part de leurs collègues masculins ?

La notion de parité gagne du terrain même si l’acceptation de l’évolution des mœurs provoque parfois quelques grincements de dents. En règle générale, toutefois, l’accueil est en grande partie positif même si, il ne faut pas le nier, des garçons font la moue devant la remise en cause d’un équilibre qui faisait qu’on était bien content d’avoir des femmes comme adjointes. Par exemple les « primo-nommés » doivent faire de la place à des femmes alors qu’avant ce n’était pas vraiment le sujet.

TdU : Madame l’ambassadrice ou Madame l’ambassadeur ? Terme neutre ? Avant Madame l’ambassadrice était l’épouse de l’ambassadeur

Le terme « ambassadrice » est pour moi très important. Auparavant, la fonction était à 95 % masculine. On avait pris cette habitude de dire Madame l’ambassadrice pour la femme de l’ambassadeur, ou encore Madame la préfète, Madame la générale…Ces femmes n’avaient pas de fonction. Cette évolution me semble très significative : désormais la conférence des ambassadeurs s‘appelle « des ambassadeurs et des ambassadrices ».

TdU : Il y a donc une évolution vers la parité mais faut-il garder vigilance ?

Oui, car il faut alimenter le vivier à travers les entrées des concours. Là, on voit que le métier de diplomate fait un peu peur car il y a des freins : trop contraignant pour la vie personnelle, par exemple. Ensuite, pour une femme, partir, c’est compliqué car le conjoint doit accepter des sacrifices (auparavant, les femmes le faisaient mais l’inverse n’est pas encore évident). Après, il y a aussi le phénomène de coût d’expatriation : c’est compliqué si vous êtes séparés, pour vos enfants, etc. Le conjoint se retrouve sans travail, situation que le ministère essaye de résoudre, en essayant de favoriser les postes où les deux conjoints peuvent travailler.

En tant qu’ambassadrice et pour poursuivre la mise en œuvre du partenariat qui s’est construit entre la France et l’Argentine, Claudia Scherer-Effosse projette de s’appuyer sur la communauté française vivant dans le pays à travers le consulat, mais aussi par un contact direct avec les divers secteurs de la communauté.

TdU – Comment appréciez-vous la communauté française d’Argentine ? et comment envisagez-vous vos relations avec ses ressortissants ?

C’est une communauté très diverse, ses différents membres ne sont pas tous dans la même situation. Ce qui est important pour moi c’est que la communauté ait un rôle de témoin privilégié pour l’ambassade…c’est important d’avoir un lien avec des témoins qui peuvent nous nourrir de l’expérience de leur vie dans le pays. Les ambassades sont des lieux de passage, un pont entre deux cultures…

J’espère la connaître (la communauté), je connais beaucoup de personnes, j’ai gardé des connaissances…j’espère faire en sorte que les Français se sentent bienvenus à l’ambassade et dans tout ce que nous organisons, tout ce qui peut les relier à la France.

TdU : Quant au rôle des conseillers consulaires ?

Ils ont un rôle d’interlocuteurs directs et peuvent recueillir personnellement les préoccupations des Français. Nous aurons prochainement un dîner (avec les conseillers) pour travailler ensemble.

TdU : Avec la communauté d’affaires française ?

L’ambassadrice a depuis son arrivée eu de nombreux contacts avec le monde des entreprises, déjeuner avec les membres de la Chambre de commerce, réunions avec les conseillers du commerce extérieur… »l’un de mes axes de travail, ici, va être d’être très proche des entreprises…la diplomatie économique m’intéresse beaucoup… ».

L’ambassadrice se donne comme objectif également de se déplacer le plus possible, de visiter les provinces, accompagnée d’hommes d’affaires…

Prendre ses marques dans un pays où règne l’incertitude due en grande partie à un processus électoral sans fin, et dans un contexte de conjoncture économique terriblement compliqué relèverait de la prouesse pour n’importe quel représentant de pays étranger ; pour entreprendre positivement sa mission Claudia Scherer-Effosse, a, elle, l’avantage de bien connaître le pays, d’être à même d’en déchiffrer ses codes et d’y compter de nombreuses connaissances.

Propos recueillis par Jérôme Guillot et Marie-Françoise Mounier-Arana

Partager sur