Sur les traces des poètes maudits

Véra Cirkovic, chanteuse mezzo-soprano qui vit à Buenos Aires depuis le début des années 2000, continue à mener sa carrière musicale et artistique entre l’opéra et la chanson de cabaret.

Après ses deux albums, les Dames en Noir et Entre Perros y Lobos, qui explorent le répertoire de la chanson française, elle enregistre en 2020 Débris d’un vampire sidéral, un album de chansons composées par Léo Ferré et Henri Duparc sur des poèmes de Rimbaud, Verlaine et Baudelaire.

Son nouveau spectacle Fêlures du mal, qui vient d’être présenté à l’opéra de Montpellier, met en scène ce répertoire de douze chansons. Les conditions sanitaires actuelles n’ont malheureusement permis qu’une présentation du spectacle sur la chaîne YouTube et sans public.

Vera a accepté de prendre un peu de son temps pour répondre aux questions de Trait-d’Union, au sujet de cette nouvelle œuvre.

TdU :  Comment est née l’idée de créer ce spectacle ?

D’un grand moment de vide. J’avais besoin de trouver un projet qui vienne profondément de moi, libéré de toute expectative autre que le désir et la passion.

J’avais interprété les poètes maudits de nombreuses fois au travers de la mélodie française et de compositeurs comme Duparc, Fauré, Debussy, Ravel … Redécouvrir ces textes sur les musiques de Léo Ferré a fait voler mon imagination.

Dès la conception de l’album Débris d’un vampire sidéral, je savais qu’il me faudrait un cadre, une ambiance particulière pour « jouer » ces textes et que j’avais matière à m’exprimer.

TdU : Plus qu’un tour de chant, votre spectacle se présente comme un continuum. Il y a un début, une fin, vous vous déplacez continuellement dans un décor qui participe à créer une ambiance. On sent une unité. Comment avez-vous opéré les choix des textes, leur ordre de présentation afin de donner corps à votre spectacle ?  

Tous ces poèmes racontent une histoire mais aussi, mis bout à bout, ils en découvrent une autre. Le travail de composition autour de ce spectacle a été très long. Avec Malia Bendi Merad, ma coach, il a fallu une préparation méthodique de chaque texte déclamé des centaines de fois, dépecé mot par mot afin de trouver organiquement un ordre théâtral et musical. Il a fallu aussi concevoir une scénographie, le jeu de lumières et de mise en espace ; Oria Puppo suggérait, avec ses images, les atmosphères des poèmes.

Grâce tout cela, je crois avoir pu transmettre une sorte d’errance dramatique, donnant à chaque poème son intention particulière et d’une manière plus abstraite, une histoire souterraine que j’ai faite mienne.

TdU : Pendant un peu plus de quarante minutes, vous êtes en scène accompagnée par un seul musicien, un guitariste. Il y a vous, votre voix, et cette musique minimaliste qui vous accompagne joliment. Pourquoi avoir choisi ce format ?

Lors de la gestation du spectacle, en 2020, l’idée était de créer un format adaptable à toute structure : être léger et sonore à la fois.

Musicalement, les bases, créées en studio par Pedro Giorlandini, nous donnent une ambiance recherchée, riche d’instruments, pleine de couleurs grâce aux interventions sonores de Murci Bouycarol, le compositeur de musiques de film qui sera mon guitariste sur ce spectacle en Argentine.

Ce fond cinématographique a été la base pour nous permettre, avec Jeff Kellner, mon guitariste en France, de jouer sur une structure et d’improviser en perpétuelle interaction.

TdU :  Ce spectacle se déroule dans une salle sans public. En le voyant, on ne peut s’empêcher de penser à la crise sanitaire que nous traversons. Quels sentiments avez-vous éprouvé à chanter devant des fauteuils vides de spectateurs ? 

Avec la crise sanitaire, la plus grande partie des spectacles a été annulée ou reportée. Cette épée de Damoclès a pesé tout au long de la création de Fêlures du mal. Quand Valérie Chevalier, la directrice de l’Opéra National de Montpellier, a décidé contre vents et marées de maintenir la production et d’en réaliser une captation à 5 jours de la première, notre énergie s’est immédiatement focalisée sur ce nouveau concept.

J’ai toujours aimé les grandes salles et les théâtres vides. Cette espèce de mystère fantasmagorique face à un gouffre noir … Je me suis donc servi de cette énergie sombre, de ces fauteuils désertés, du néant qui servent si bien les poètes maudits.

Il a fallu s’adapter très vite et le sentiment le plus fort a certainement été la gratitude de pouvoir donner vie à ce projet.

TdU :  D’ailleurs, à un moment du spectacle, la salle rentre dans le décor scénique. Pouvez-vous nous parler de ce moment précis ?

Il avait toujours été prévu que je descende dans la salle lors des Métamorphoses du vampire. Dans ce cas, le public aurait fait partie de la scène. Oria Puppo a eu cette brillante idée d’animer en quelque sorte les fauteuils vides. Grâce aux lumières, on voit un voile qui recouvre les rangs de l’orchestre et se soulève comme une mer agitée pour s’incorporer au plateau. Ce sont les petits miracles qui surgissent durant les crises et nous mettent au défi d’inventer d’autres langages.

TdU : Dans votre carrière versant « cabaret », vous présentiez des thèmes d’auteurs et d’interprètes que l’on pourrait dire classiques de la chanson française : Gréco, Ferré, Barbara, Piaf… Avec ce spectacle, plus ambitieux dans sa conception, vous sortez de ce type de registre en quelque sorte. Représente-t-il, selon vous, un événement charnière dans l’évolution de votre carrière ?

Le mot carrière me semble contraignant. Mon incursion dans la chanson française est due à la nostalgie. Elle me connecte à mes différents passés en se mêlant, avec fluidité et liberté, à mon activité lyrique.

Ce spectacle est un moment charnière dans ma vie mais pas en termes d’évolution de carrière sinon d’enrichissement. Je n’ai pas de plan, mon parcours en est l’image.

De mes rôles à l’opéra, de Mozart à Puccini en passant par la musique contemporaine, de Berio à Schoenberg ou du cabaret à la poésie, mon seul but est de continuer de créer, de m’exprimer en adaptant ma voix, mon registre, mon corps pour continuer de passer d’un genre à l’autre comme il m’a toujours plu et selon l’envie du moment.

TdU : Projetez-vous de présenter cette œuvre devant un public lorsque cela sera redevenu possible ?

Absolument. La reprise devant public est prévue au printemps 2022 à l’Opéra de Montpellier et l’idée est de le présenter entre autres en Argentine dans une version qui facilitera la compréhension des poèmes de Baudelaire, Verlaine et Rimbaud grâce à des interventions visuelles et sonores.

C’est un spectacle vivant qui ne demande qu’à voyager et s’exprimer grâce à notre belle langue française.

« Fêlures du Mal », musiques de Léo Ferré, poèmes de Charles Baudelaire, Arthur Rimbaud et Paul Verlaine.

Vera Cirkovic : Idée, chant et mise en scène – Jeff Kellner : guitare – Pedro Giorlandini : directeur musical et arrangeur – Murci Bouscayrol : arrangements additionnels

Oria Puppo : scénographie, vidéo, lumières, costumes et mise en scène

Malia Bendi Merad : mise en scène

https://music.apple.com/ar/album/d%C3%A9bris-d-un-vampire-sid%C3%A9ral/1544442952

En savoir plus sur la pièce et l’album Débris d’un vampire sidéral

https://mail.google.com/mail/u/0/#label/Faire/FMfcgzGkXmfffMVrzZRWfwvvHShmhbSC?projector=1&messagePartId=0.1

Propos recueillis par Jérôme Guillot

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