La Revolución de Mayo, une inspiration française?

Ce samedi 25 mai, les Argentins fêtent les 214 ans de la révolution de mai, série de soulèvements qui interviennent en mai 1810 et qui marquent le début du processus d’émancipation qui s’achèvera six ans plus tard…

Ce samedi 25 mai, les Argentins fêtent les 214 ans de la révolution de mai, série de soulèvements qui interviennent en mai 1810 et qui marquent le début du processus d’émancipation qui s’achèvera six ans plus tard, le 9 juillet 1816, avec la proclamation par le Congrès de Tucumán de l’indépendance des Provinces-Unies d’Amérique du Sud.

Si les fêtes nationales des deux pays ne sont espacées que de 5 jours, 9 juillet en Argentine et 14 juillet en France, leurs destins sont liés par bien plus qu’une simple proximité chronologique.

Une fenêtre révolutionnaire sud-américaine ouverte par les évènements français 

L’indépendance des territoires qui composaient anciennement la vice-royauté du Rio de la Plata, c’est-à-dire l’Argentine, l’Uruguay, le Paraguay et la Bolivie, s’inscrit dans un contexte plus large de remise en cause de l’impérialisme dans les Amériques. En 1776, les treize colonies américaines se décident à mettre un terme à la domination britannique et promulguent en 1787 une toute nouvelle Constitution donnant naissance aux États-Unis d’Amérique. Du côté espagnol, la couronne de Castille qui contrôle la grande majorité du continent sud-américain subit de sévères révoltes dans ses possessions dans l’actuel Pérou où Tupac Amaru, descendant Inca, mène une rébellion d’Indiens et de Criollos contre la domination espagnole.

Cependant, ce sont deux événements historiques majeurs qui ont lieu outre-Atlantique, qui font intervenir la France et donneront l’impulsion nécessaire aux intentions indépendantistes argentines.

Entre 1789 et 1792, la monarchie française vieille de plus de 1000 ans s’effondre et emporte avec elle la société d’ordre et l’absolutisme royal pour laisser triompher les principes de souveraineté populaire et de division des pouvoirs portés par les révolutionnaires. Les indépendantistes du Rio de la Plata y voient une source d’inspiration, eux qui souffrent des mêmes maux que le peuple français d’avant 1789, à savoir l’accaparement du pouvoir par un petit nombre ou l’impossibilité d’entrer dans certains corps de métiers du fait de son appartenance sociale. La Révolution française est le message universel lancé au monde entier qu’un changement complet de l’ordre établi est possible.

Cependant, il faut attendre un deuxième événement, 20 ans plus tard, pour que les Criollos révolutionnaires de Buenos Aires lancent l’assaut.

En 1808, Napoléon envahit l’Espagne et fait couronner Joseph Bonaparte, son frère, roi de Castille. Dans toute l’Espagne, des juntes gouvernementales espagnoles se forment en soutien à la junte centrale installée à Séville pour résister à l’invasion française. En février 1810, presque toute l’Espagne est aux mains des Français et le 13 mai 1810, la nouvelle de la chute de la Junte centrale de Séville parvient à Buenos Aires. Le 25 mai 1810, la Primera Junta est établie comme gouvernement officiel, avec Cornelio Saavedra comme président.

Une percée de l’esprit des lumières dans les universités sud-américaines

À la charnière du 18eme et du 19ème siècle, c’est dans les universités de Chuquisaca, de La Paz et de Córdoba que circulent en Amérique latine, sous condition d’en produire la réfutation, les philosophèmes des Encyclopédistes comme Diderot, Montesquieu, Voltaire ou Rousseau alors même que les œuvres de ce dernier sont interdites de publication par l’Inquisition en Espagne depuis 1764. À l’annonce de la Révolution de 1789, les idées du siècle des lumières sont lues avec plus d’attention, on observe selon les historiens “le premier moment philosophique français sur le continent”. De nombreuses figures éminentes de la Révolution de Mai étudient sur les bancs de ses universités et s’imprègnent de ses nouvelles idées européennes et avant-gardistes qui feront la base idéologique de la première constitution de 1852. On y trouve Juan José Paso, Mariano Moreno, Manuel Alberti, Juan José Castelli ou bien encore Gorriti, Serrano et Monteagudo. Deux figures françaises dominent les débats constitutionnels : Rousseau et Montesquieu. Tous deux voient leurs essais majeurs traduits en langue espagnole, respectivement, Du contrat social en 1802 par Mariano Moreno et L’esprit des Lois en 1810.

Juan B Alberdi, historien de la Révolution de Mai écrira :

“Notre révolution américaine et les idées françaises sont liées depuis leur origine. Nous devons à la science française nos inspirations de liberté et d’indépendance. Sa langue, sœur de la nôtre, la clarté et l’abondance de ses bons livres, ainsi que l’identité de culte religieux, feront toujours de la France un peuple d’une immense influence dans cette partie de l’Amérique.”

Une influence française jusque dans les symboles nationaux. 

Cet héritage de l’esprit des lumières et l’inspiration prise dans la Révolution française de 1789 se retrouve jusque dans les symboles adoptés par la république argentine au lendemain de son indépendance.

L’hymne national argentin est écrit en 1813 par le poète Vicente López et le compositeur Blas Parera sur commande de l’Assemblée constituante et il est à plusieurs égards un marqueur limpide de l’influence intellectuelle française sur l’émancipation politique du Río de la Plata. Oid mortales el grito sagrado : libertad, libertad, libertad, « Écoutez, mortels, le cri sacré : liberté, liberté, liberté », ce triple cri d’émancipation sur lequel s’ouvre la Marcha Patriótica résonne si fort sûrement parce que depuis des années la triple devise “Liberté, Egalité, Fraternité” républicaine française circule en Amérique latine. Ved en trono a la noble igualdad, « Voyez trôner la noble égalité » : l’égalité triomphante au quatrième vers du poème participe bien sûr du même esprit. Enfin, le terme Fraternité n’est pas repris tel quel mais s’installe tacitement au sein du “nous” qui chante au nom de tous et qui énonce le serment de mourir pour la nouvelle nation : Coronados de gloria vivamos, o juremos con gloria morir, « Vivons couronnés de gloire, ou jurons de mourir avec gloire ». Il tisse un lien horizontal de solidarité nouvelle entre l’ensemble du peuple argentin anciennement enchaîné à une puissance lointaine.

Les armoiries sont elles aussi le symbole de l’influence française. Dessinées par l’orfèvre Juan de Dios Rivera en 1813 et venant apposer le sceau sur les nouveaux écus argentins, elles sont largement inspirées du moment révolutionnaire français puisqu’elles reprennent le symbole du “Laissez-passer” utilisé par le club des jacobins de 1790 à 1795, aux premiers temps de la révolution française. Il rappelle les trois mots de la devise française, la Liberté avec le bonnet phrygien, l’Égalité avec le soleil de mai qui se lève sur toute l’Argentine indépendante et la Fraternité avec les deux mains serrées tenant la pique verticale.

Dans la fenêtre révolutionnaire ouverte par la Révolution française qui se voulait universelle, l’Argentine réussit à s’engouffrer en reprenant et en adaptant les idées nouvelles issues de l’Esprit des Lumières et de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Dès lors, le destin des deux nations s’est trouvé à jamais lié à l’image des deux statues allégoriques des républiques argentine et française, qui, unies, s’érigent au sommet du monument dominant, depuis 1910. La Plaza Francia.

Clément Corbineau


 

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