Attaques de toutes parts : pour le pire et le meilleur
Jean Pruvost, éminent linguiste, décrypte pour Le Figaro des termes de l’actualité. Cette semaine, il a choisi de s’intéresser au mot “attaque”.
6 mai 2026 (Le Figaro) : Il suffit de prêter l’oreille aux informations données heure par heure par nos différentes chaînes de radio pour en faire le constat alarmant : un mot y devient en effet récurrent, l’« attaque », au singulier comme au pluriel… Attaques de drones, attaques de chars, attaques aériennes, attaques ciblées, attaques à main armée, cyberattaques, et que dire nos organes « attaqués » par tel ou tel nouveau virus. Citons encore, différemment dévastatrices, les attaques politiques, les attaques des critiques, les attaques personnelles, et même, entendue récemment à la radio explicitée par un psychiatre, l’« attaque de panique », un trouble propre aux anxieux. Autant d’attaques en rien rassurantes !
Néanmoins, si nombre d’attaques sont associées à des actes ou à des sensations douloureuses qu’on souhaiterait voir disparaître, il faut reconnaître que certaines « attaques » ne sont pas inquiétantes et parfois même stimulantes : l’attaque réussie d’un pic par des alpinistes ou d’un col par des coureurs-cyclistes, une ligne d’attaque bien défendue sur le terrain de sport, ou encore l’attaque exceptionnelle d’un solo de guitare… Quoi qu’il en soit, une telle fréquence et une telle palette d’usages rendent impatient d’« attaquer » le sujet en reconstituant son parcours.
Du pieu gotique à l’attaque italienne
Un constat s’impose : aucun étymologiste ne conteste que le mot « attaque » est issu du verbe « attaquer » lui-même emprunté à l’italien « attacare » relevant du vocabulaire militaire. L’emprunt à l’italien date précisément de 1540, le verbe « attaquer » se retrouvant chez Rabelais, en particulier dans le fait d’« attaquer l’escarmouche », c’est-à-dire de commencer ladite escarmouche. En réalité, tout est parti de la locution italienne « attacare battaglia », « commencer la bataille » qui, par ellipse, a fait d’« attacare » un synonyme d’assaillir, ou d’investir un lieu par la violence.
Là où les points de vue divergent, c’est dans l’origine même du mot italien. Pour les uns, il pourrait venir de « staikn », signe, marque, un mot d’origine gotique – « gotique » ne prenant pas de h lorsqu’il désigne la langue germanique ancienne – ; ce terme gotique aurait alors donné « tacca » en italien, désignant une entaille, une encoche, signe d’appropriation. Pour les autres, « attacare » relèverait d’un autre mot gotique, « stakka », un pieu, aboutissant à l’italien « staccare » signifiant décoller, séparer, se détacher d’une situation, en somme la régler par un assaut, avec une même idée d’appropriation. Une troisième hypothèse serait que le verbe italien « attacare » ait dérivé du latin populaire « attingere », atteindre.
Rien de simple dans la recherche étymologique, parfois, aucune certitude comme c’est le cas ici. On retiendra cependant qu’au XVIe siècle, lorsque le mot français prend racine, on se montre non seulement admiratif de l’art italien, mais aussi de son art de la guerre et des termes qui y correspondent.
D’abord, l’attaque verbale…
Il faudra attendre 1596 pour que soit attesté le substantif « attaque » dérivé du verbe « attaquer ». Il semble bien qu’il se soit imposé tout d’abord en tant que rude ou habile critique, qu’elle soit orale ou écrite, la calomnie en étant la plus déplaisante manifestation. Et de fait en 1680, Richelet, qui orthographie « attaque » avec un seul t, évoque dans son dictionnaire les « ataques » constituées par les « paroles qui piquent adroitement », devenant rapidement « une at[t]einte, une insulte ». Et d’ajouter que « le riche est exposé aux attaques du Démon » en citant une homélie de Maucroix.
Plus largement, Furetière en 1690 rappelle qu’une attaque reste une agression, une querelle. Et l’avocat du barreau qu’il fut insiste : « L’agresseur qui a commencé l’attaque, est celui qui doit être le plus sévèrement puni par les Juges ». L’attaque se disait aussi alors des tranchées creusées pour se rapprocher d’une place à prendre. Ce qui n’empêche pas Furetière de souligner par quelques exemples que le mot « attaque » était également synonyme de « pique » : « Il luy a donné quelque attaque touchant le prest qu’il lui a fait ». Au XXe siècle, pour illustrer ce sens, on cite volontiers Mauriac affirmant dans La Vie de Racine, que « ce moqueur de génie a de quoi prévenir toutes les attaques, et, avant d’être touché lui-même, il fonce sur l’adversaire, le pique jusqu’au sang. » Diable !
En 1669, était aussi attesté un nouveau sens redoutable du mot « attaque » ; l’accès subit de certaines maladies, l’« attaque de goutte », en étant la forme la plus répandue à la fin du XVIIe siècle, définie comme une « fluxion âcre & douloureuse qui tombe ordinairement sur les jointures ».
Dès 1751, l’attaque fait aussi partie du vocabulaire de l’escrime avec pour définition précise « le coup porté par le tireur pour désorienter et toucher son adversaire ». Attention au tireur qui « a de l’attaque » ! « Méfiez-vous. C’est une belle épée. […] Il a de l’attaque, pas de feintes perdues, du poignet, du pétillement, de l’éclair, la parade juste, et des ripostes mathématiques, bigre ! Et il est gaucher », prévient Gavroche, le jeune héros des Misérables.
Enfin, l’attaque peut échapper à la violence, le sport aidant, en devenant ainsi le fait de passer à l’offensive, pour mettre en défaut la défense. En 1912, était aussi attestée l’attaque en tant que premier des trois temps de l’aviron, où se succèdent l’attaque, la passée et le dégagé. S’il faut éviter les coups d’épée dans l’eau, il faut absolument soigner son attaque à l’aviron.
De la musique avant toute chose
On en finirait pas d’évoquer les différents types d’attaques, mais sans aucun doute, il en est une qui mérite d’avoir notre préférence, celle qui consiste à réussir l’attaque d’un morceau, d’un air, et même d’une note. « Soigner l’attaque des notes aiguës. Les attaques de ce chanteur manquent de netteté », souligne l’Académie française à travers les exemples qu’elle forge. Il faut ainsi faire confiance au « chef d’attaque », l’artiste ou le chanteur expérimenté qui soutient et entraîne les autres. C’est finalement le seul que j’ai envie de suivre.
Jean Pruvost
–
