La langue française, en essor ou en déclin ? Deux spécialistes s’affrontent
Anglicismes, réseaux sociaux, langues régionales… Anne Abeillé et Pascal-Raphaël Ambrogi croisent le fer sur la question de la conservation du français.
2 juin 2026 (Le Figaro) : «Onigiri», «miskine», «incel»… Début mai, Le Petit Robert et Le Petit Larousse illustré ont publié début mai une kyrielle de nouveaux mots. Comme chaque année, ces ouvrages ne manquent pas de relancer le sempiternel débat sur la conservation de la langue française, sa préservation ou ses changements.
Car dans la grande famille des amoureux de la langue française, deux courants s’affrontent perpétuellement. D’un côté, les conservateurs, pour qui il est nécessaire de préserver la langue et ses règles afin de ne pas la dévitaliser. De l’autre, les progressistes, qui estiment que l’usage fait loi, et qu’une langue vit parce qu’elle évolue et transgresse.
Pour Le Figaro, la linguiste Anne Abeillé, autrice de La Grammaire se rebelle (Le Robert), professeure à l’université Paris Cité et membre du collectif des Linguistes atterrées, et Pascal-Raphaël Ambrogi, haut fonctionnaire chargé de la langue française et écrivain, donnent leur avis sur cette grande question de la préservation de notre langue.
Les francophones font vivre la langue. Arrêtons de les culpabiliser.
Anne Abeillé
LE FIGARO. – La langue française est-elle en danger aujourd’hui ?
Anne ABEILLÉ. – Non, la langue n’est pas en danger. Elle n’a jamais été autant parlée dans le monde. Elle n’a jamais été autant écrite. Ce qui menace les langues, c’est quand elles n’ont plus de locuteurs. Les francophones font vivre la langue. Arrêtons de les culpabiliser.
Pascal-Raphaël AMBROGI. – Le français est en danger. Il est contrarié par les injustifiables pratiques d’écriture alternative, au mépris de toutes considérations qui ressortissent du fait linguistique. Ces usages aberrants entraînent une altération du sens et de la fonction des mots […].
D’autres formes d’altérations sont à l’œuvre, et notamment celle du rapport à l’autre institué par le français, la double flexion, la présence croissante de la première personne, la raréfaction de la double négation, la prolifération du neutre, ou encore la perte des temporalités par l’avènement du présent perpétuel et la disparition du futur. « Une langue ne se fixe pas », affirmait Victor Hugo ; c’est pour cela qu’elle peut disparaître […].
LE FIGARO. – Les « fautes » d’aujourd’hui sont-elles les règles de demain ?
Anne ABEILLÉ. – Certaines fautes d’hier sont devenues des règles, comme le -x final qui notait en fait -us. L’Académie considérait « pour que » comme une faute et lui préférait « afin que » au XVIIe siècle. Elle a cédé à l’usage. Elle s’est mise à blâmer « malgré que » et « se rappeler de » mais il n’y a aucune raison de les considérer comme fautifs. D’autant plus que la plupart de ces blâmes sont récents et arbitraires, comme celui qui condamnerait « est-ce que » ou « en vélo », comme je le montre dans mon dernier livre. Molière utilisait « est-ce que », Proust écrivait « malgré que » et « en bicyclette ». Il est difficile de dire que c’est un « mauvais » usage.
La pression normative de certaines institutions, de certaines entreprises, ne freine pas l’évolution naturelle de la langue, qui a besoin d’admettre plusieurs variantes. En revanche, elle crée de l’insécurité linguistique, avec des conséquences sociales considérables.
Pascal-Raphaël AMBROGI. – Si tel était le cas, c’est la pensée, la démarche scientifique, l’accès au savoir et toute la création littéraire qui, faute d’un outil affûté, légitime, maîtrisé et partagé, sombreraient sans espoir de salut. C’est un processus qu’il faut absolument entraver. Notre grammaire est en péril, soumise comme le lexique à l’influence collective de l’anglais. L’ordre Sujet-Verbe-Prédicat procède d’une logique des représentations collectives qui nous est propre. L’inversion de cette logique est à l’œuvre.
[…] La faute d’orthographe grammaticale remet en question la structure de la langue et, partant, la pensée que la grammaire structure. […] On ne pense pas en anglais comme en français. Transmettre une langue dans le respect de son histoire et de son intégrité, c’est s’opposer à la substitution d’une langue par une autre, c’est entraver la substitution d’une civilisation par une autre.
LE FIGARO. – Quel rôle jouent les dictionnaires ? Sont-ils des observatoires ou des conservatoires ?
Anne ABEILLÉ. – Le dictionnaire comme observatoire de la langue, c’est une formule d’Alain Rey, et Le Robert, comme Le Larousse, comme le Wiktionnaire, notent la diversité des usages contemporains et leur évolution. À l’inverse, le Trésor de la langue française du CNRS à Nancy est une ressource précieuse pour les usages littéraires anciens, mais s’est arrêté dans les années 1970.
Les grammaires ont souvent aussi un rôle prescripteur, sauf la Grande Grammaire du français bien entendu, qui est plus descriptive et plus ouverte aux usages contemporains.
Pascal-Raphaël AMBROGI. – L’histoire de la lexicographie française est celle d’un long basculement du prescriptif vers le descriptif, mais aussi d’une tension permanente entre deux logiques : celle d’un patrimoine à préserver, fondé sur l’autorité des grands auteurs et le bel usage, et cette autre qui reconnaît dans la langue un fait social en mouvement. Elles sont toutes deux pertinentes. Chaque génération porte un bagage, éprouve des besoins, celui d’une terminologie active, mais aussi celui de la conservation d’un trésor offert à tous. «La langue, comme la mer, toujours recommencée… », écrivait Maurice Druon.
LE FIGARO. – Les emprunts à l’anglais (leak, spoiler, burnout…) appauvrissent-ils le français, ou l’enrichissent-ils ?
Anne ABEILLÉ. – Comme le notait déjà Fénelon, une langue emprunte pour s’enrichir, pour nommer une réalité nouvelle. « liker », pour mettre un cœur sur les réseaux sociaux, n’est pas même chose qu’ « aimer ». C’est devenu un verbe français, en –er, il a été naturalisé. Souvent, comme le notent Henriette Walter et Bernard Cerquiglini, ce sont d’anciens mots français qui nous reviennent après être passés par l’anglais : ainsi « spoiler » vient de l’anglais « spoil », qui lui-même vient de l’ancien français « espolier » (dépouiller).
Il faut voir aussi que les francophones vivent dans des pays multilingues, et qu’ils empruntent donc à des langues variées, l’arabe par exemple (avec « kiffer ») ou des langues créoles, comme « patnè », pour ‘partenaire’, qui vient du créole haitien et qu’emploient les jeunes à Montréal.
Cela n’empêche pas, du côté du vocabulaire scientifique et technique, qui se renouvèle constamment, de continuer à inventer de nouveaux mots français grâce notamment aux offices de terminologie.
La sauvegarde d’une langue, c’est la sauvegarde de l’invention, de la créativité et de la liberté
Pascal-Raphaël Ambrogi
Pascal-Raphaël AMBROGI. – Le français ne s’est pas interdit d’accueillir dans son lexique des mots étrangers, pour peu qu’ils correspondent à un besoin avéré, qu’ils soient ancrés dans l’usage et qu’il n’existe pas un mot ou un terme français rendant compte de la même réalité. Il est des mots qui nous reviennent (budget, de l’ancien français « bougette », petite bourse), du challenge (de l’ancien français « chalenge », dispute), ou encore du tennis (issu de « tenez ! », cri du joueur de paume).
Il faut écarter les « anglicismes de passivité », ceux qui illustrent une forme de soumission ou une volonté d’exclusion. Leur usage ne doit pas mettre en danger les règles syntaxiques et grammaticales, et les constructions justes. Les anglicismes morphologiques et syntaxiques ne sont jamais utiles, car ils portent de graves atteintes à la structure de la langue, et partant, à la pensée. Le vocabulaire anglo-américain, souvent dénaturé et, à tort, considéré comme connu du public général, est d’emploi quasi universel. Il a pour conséquence un appauvrissement du lexique français, mais aussi d’une discrimination croissante entre les publics. La sauvegarde d’une langue, c’est la sauvegarde de l’invention, de la créativité et de la liberté.
Les langues régionales (occitan, breton, alsacien…) sont-elles une richesse à préserver ou un frein au français national ?
Anne ABEILLÉ. – Les langues régionales ont été beaucoup combattues en France et ne vont pas très bien, elles, contrairement au français. Certaines sont très vivantes à l’oral, comme les langues créoles, mais souffrent d’un manque de reconnaissance, d’un manque de textes édités aussi. Il est important de tenir compte de la langue d’origine des élèves à l’école, par exemple en Guyane ou à Mayotte. Comme le dit Michel Launey, pour faire de bons francophones, formons de bons bilingues, ou trilingues.
Pascal-Raphaël AMBROGI. – Ce patrimoine linguistique est inestimable et nous devons le préserver. Cette pluralité linguistique a façonné l’identité culturelle de la France. Elle n’entrave en rien le caractère officiel de la langue française, inscrit dans la Constitution. Les langues de France sont un bien commun. Ce sont des langues à part entière, douées d’une grammaire et d’un lexique. L’Histoire ne leur a pas donné la chance d’un épanouissement national, restreignant de fait leur développement à un espace et des thématiques limités. Il faut militer que ces langues perdurent et que vive leur culture. Elles sont source de créativité. Leur rayonnement culturel s’étend au bénéfice de toute la nation.
Une langue vivante est une langue qui admet des variantes, qui permet à chacun de jouer avec, de s’adapter à son interlocuteur et à la situation de communication.
Anne Abeillé
Les variétés populaires du français (verlan, argot, franglais) font-elles partie du français, ou représentent-elles une menace pour la norme ?
Anne ABEILLÉ. – Souvent on qualifie de « populaires » des variantes qui sont en fait employées par tout le monde, à l’oral, depuis longtemps, comme la négation sans « ne » (« C’est pas vrai ! »), et même dans la littérature, comme je le montre dans mon livre. Les argots, quant à eux, sont d’abord à usage professionnel, avec une fonction de connivence entre groupes. Le verlan était utilisé d’abord chez des prisonniers, puis chez des jeunes, puis… par tout le monde. Et le « franglais » d’Etiemble est un mythe. La plupart des mots qu’il notait ont disparu aujourd’hui. Ce qui n’empêche pas les rappeurs d’importer des mots et des tournures anglaises (« le monde est mien »)
Par ailleurs, il faut bien voir qu’il existe plusieurs normes. On parle parfois de « niveaux » de langue, comme s’il y avait une hiérarchie entre le « haut » et le « bas », comme disait Bourdieu. Mais il existe en fait toute une palette de registres, plus ou moins formel (Comment ça va ? Comment allez-vous ?), plus ou moins distant (tu et vous), plus ou moins empathique, plus ou moins expressif (Ils sont fous ces Romains !). Une langue vivante est une langue qui admet des variantes, qui permet à chacun de jouer avec, de s’adapter à son interlocuteur et à la situation de communication.
Pascal-Raphaël AMBROGI. – Qu’il s’agisse d’un procédé de codage lexical par inversion de syllabes, un jeu dont résulte un type d’argot particulier (le verlan), ou des langages dont se servaient le Milieu et des groupes socioprofessionnels déterminés, l’argot parisien ou celui de la Baille (l’École navale), ces langages de convention appartiennent à notre histoire linguistique et à son patrimoine. S’ils ne reconstruisent, il appartiendrait de les préserver. Quant au franglais, il n’importe bien sûr pas de rejeter les mots qui sont installés et qui souvent sont du français reçu en retour (tennis, budget ou bar) ; pour le reste, on l’a dit, ils sont inutiles et destructeurs. Le dispositif d’enrichissement de la langue est là pour nous permettre de tout dire en français.
Les SMS, les réseaux sociaux et l’IA transforment-ils durablement le rapport à l’écrit ?
Anne ABEILLÉ. – Le numérique bouleverse notre rapport aux langues, et notre rapport à l’écrit. Je crois qu’on a en fait deux forces un peu contradictoires en présence.
D’un côté, tout le monde s’est mis à utiliser son téléphone pour écrire, donc on a des millions d’écrits spontanés, qui reflètent des usages beaucoup moins normés que les écrits passés par les éditeurs et les imprimeurs. D’autre part, les IA génératives corrigent l’orthographe mais produisent des textes assez normés, parce qu’elles sont entrainées sur des livres. Laquelle de ces tendances va l’emporter ? D’autant plus que les IA peuvent aussi s’adapter. Si l’on veut des textes plus naturels, on peut leur demander de faire des « fautes » !
Pascal-Raphaël AMBROGI. – Les variétés de langage propres à un groupe social, en usage dans les réseaux, révèlent des écritures expressives, abrégées et phonétiques en rupture avec les usages orthographiques. Il s’instaure un rapport à l’écrit dans une situation donnée qui ne peut devenir la norme en toutes circonstances au risque de transformer le rapport à l’écrit de ceux qui en usent. Quant au recours à l’intelligence simulée de certains outils numériques dans des tâches qui nécessitent un raisonnement intensif, en faisant le lit de la paresse intellectuelle, il conduit irrémédiablement à l’amoindrissement des capacités cognitives et de la volonté de les accomplir. L’humain s’atrophie à mesure qu’il délègue, créant les conditions d’une réception idéale de la propagande et du mensonge. Un pas de plus vers l’avènement de l’esclave consentant.
Faut-il corriger l’orthographe française, jugée trop complexe, pour la rendre plus accessible ?
Anne ABEILLÉ. – Depuis le 16e siècle il y a des débats récurrents, et l’orthographe était mise à jour régulièrement jusqu’au 19e siècle. Vous seriez étonnés de lire Molière ou Corneille en graphie originale. Aujourd’hui, il est clair que notre orthographe est pleine d’erreurs (le –x final), de scories, d’exceptions, de règles « zombies », qui ne correspondent plus à l’usage. Tout le monde a besoin d’apprendre à écrire sans y passer sa vie. Il est urgent d’appliquer les Rectifications de 1990, qui facilitent l’enseignement, et d’aller plus loin. Personne n’applique les 44 règles censées régir l’accord des participes passés, donc il est possible de rationaliser cet accord.
Pascal-Raphaël AMBROGI. – Il faut tenir une position critique à l’égard de réformes guidées par des motivations idéologiques visant à simplifier la langue, notamment par la remise en cause de l’accord du participe passé et le rapprochement de l’écrit de l’oral. Les prétendues difficultés de l’orthographe et les traces laissées par l’histoire de la langue ne sont en rien responsables de l’échec scolaire : ce sont des sources linguistiques majeures, très intéressantes pour les élèves.
Hormis quelques incongruités lexicales, l’orthographe grammaticale qui porte notre pensée ne souffrirait pas d’être contrariée. […] Le français est une langue d’épanouissement et de liberté, l’outil majeur que l’École transmet à tous les élèves appelés à s’inscrire dans une communauté plus large encore.
Le français sera une langue que tous les enfants de France posséderont pour dire leur pensée avec précision et de force.
Pascal-Raphaël Ambrogi
Dans 50 ans, à quoi ressemblera le français ?
Anne ABEILLÉ. – Je ne suis pas devin (ni devine). Vu la démographie en Afrique, le nombre de francophones va encore croitre, donc le français continuera à être une langue vivante, et une des premières langues mondiales. Quand vous voyez que le Wiktionnaire s’enrichit chaque jour de mots nouveaux, c’est très réjouissant. Les changements grammaticaux sont eux beaucoup plus lents, et prennent toujours plusieurs générations.
Est-ce que ce français, en contact avec de multiples langues locales, va se fragmenter ou rester unifié ? C’est une vraie question. Si on veut accompagner son évolution, il serait utile que l’Académie française laisse la place à un véritable Collège des francophones, avec des spécialistes des principaux pays concernés, pour réfléchir ensemble à un meilleur enseignement de la langue, qui tienne compte des variantes, et à une orthographe plus satisfaisante.
Pascal-Raphaël AMBROGI. – Le français sera une langue que tous les enfants de France posséderont pour dire leur pensée avec précision et de force. Elle leur permettra de vivre ensemble […]. Le respect de l’altérité est à ce prix et aucune diversité ne devra menacer cette cohésion que seule la langue permet. Le lexique chaque jour enrichi, au gré des lectures, permet de représenter sa pensée et de la partager. C’est par définition un outil non violent de construction massive et sensible.
L’École et ses maîtres doivent pouvoir transmettre la joie de comprendre après l’effort de la pensée, l’amour du raisonnement rigoureux et le goût de la réfutation exigeante. Dans ce contexte, l’École doit permettre à ses élèves d’appréhender un lexique de plus en plus riche qui seul leur permettra d’élaborer une pensée complexe. Notre langue, qui est la matrice d’une culture, doit conserver son caractère collectif et sa vertu de mobilisation sociale.
NB : Pour répondre, Anne Abeillé a appliqué les Rectifications orthographiques de 1990.
Romain Ferrier
–
