Au cœur de la crise de l’Hôpital et du Foyer français
Dans le hall d’entrée de l’Hôpital français, des dizaines de personnes en blouses bleues ou vertes patientent, se bousculent, s’énervent, tous tendus vers une même direction… : un petit couloir d’où une voix d’homme crie régulièrement :”numéro 152!”, “numéro 153!”.
A quelques mètres, dans la cour, une file mieux organisée s’étire jusqu’à la hauteur de la pharmacie de l’Hôpital. “Nous attendons pour déclarer nos salaires impayés à “l’nterventor””, explique une jeune infirmière. Certains s’affalent même sur des sofas : “cela fait trois heures que nous attendons !” Marcos, un employé, s’emporte : “l’ancienne direction a volé tout l’argent!”.
Au service traumatologie, quelques patients attendent leur “turno”, comme de coutume. Le tableau diffère en revanche au service de cardiologie. Derrière son téléphone, la jeune secrétaire explique “qu’on ne reçoit désormais que les cas les plus graves”. Il faut espérer plusieurs semaines pour obtenir un rendez-vous, le service ne fonctionnant plus que les mardis et jeudis, avec 2 médecins contre 5 normalement.
Vingt cuadras plus loin, le Foyer Français se dresse, immobile. Hormis quelques banderoles suspendues aux grilles, les séquelles du conflit de l’Hôpital français semblent loin. Le fier drapeau argentin côtoie un drapeau français à moitié enroulé sur sa hampe.
Alicia Fernandez, qui supervise les infirmières, nous reçoit avec le sourire et nous fait visiter les lieux. Le Foyer compte 70 pensionnaires, dont 16 Français. Au rez-de-chaussée, quelques uns attendent leur session de kinésithérapie ou le déjeuner. D’autres se promènent dans le jardin ensoleillé. Les chambres avec toilettes privées respirent le neuf. Dans chacun des cinq secteurs, deux à trois lits restent inoccupés.
Mais si tout semble normal en apparence, un détail interpelle le regard. A l’entrée, c’est une pensionnaire française, Marta, qui ouvre la porte et répond au téléphone. “La personne qui travaille normalement ici est partie à l’Hôpital réclamer sa paie”, raconte-t-elle dans un mélange de français et de castellano. Marta, qui souffre de cataracte, a été opérée d’un œil en février par un professeur de l’Hôpital. Elle attend depuis pour son autre œil. Timidement, Alicia Fernandez reconnaît qu’elle n’a pas été payée depuis deux mois. Elle explique : “pour l’instant je vis sur mes économies, mais bientôt je n’en aurai plus”. Une autre employée explique que sa sœur lui envoie des dollars depuis le Brésil pour l’aider. “Je travaille ici depuis des années, j’ai vu toutes les situations, mais là, je suis très préoccupée”, souffle-t-elle.
Les langues se délient peu à peu. Chaque fois, les employés vous proposent de venir parler au calme, “pour ne pas effrayer certains pensionnaires qui s’inquiètent beaucoup car ils ont vu les images de la crise de l’Hôpital à la télévision”. Au bord des larmes, à bout de nerfs, une kinésithérapeute qui travaille au Foyer depuis 17 ans vide son sac : “Nous avons pris une décision très difficile, avec ma collègue : nous allons démissionner ce vendredi. Le mois a été très intense sur le plan émotionnel. Je n’en peux plus et ne veux plus contaminer mes proches avec cela”. Cette “kiné” donne des soins au tiers des pensionnaires le matin avec des étudiants des universités du Salvador et Maimonides. Elle estime que “le Foyer devrait être bien géré comme une entreprise privée”. L’institution lui doit notamment ses factures de mars et d’avril, soit près de 2.000 pesos. Mère de 2 enfants, elle va chercher une autre institution pour travailler. “C’est très dur, car il y a un peu de nous en chaque personne d’ici”, déplore-t-elle.
Alors qu’on s’apprête à partir, Martá, dont la mère argentine réside en pensionnaire privée au Foyer pour environ 2.000 pesos par mois, nous interpelle : “nous avons commencé à chercher un autre endroit pour placer ma mère. Mais rendez-vous compte ! Ce serait un choc émotionnel irréversible pour elle de changer de maison. Les personnes qui travaillent ici constituent sa famille”. Très inquiète et remontée contre la situation, elle est allée jusqu’à s’entretenir par téléphone avec le Consul de France. Martá n’exclut pas de faire un procès à l’Asociación Francesa Filántropica y de Beneficiencia pour dommage moral si sa mère doit quitter cet “établissement historique de Caballito”. Elle milite pour que le Foyer, juridiquement lié à l’Hôpital, puisse vivre de manière autonome grâce à ses recettes propres. Une hypothèse qui semble pour l’heure bien lointaine, puisque l”interventor” vient de fondre en une seule les caisses du Foyer et de l’Hôpital afin d’y voir plus clair.
On croisera régulièrement la silhouette d’Hortencia au fil de notre visite, avec son charmant sourire et son regard un peu perdu. Elle erre régulièrement seule à travers les couloirs. A l’image de ce Foyer centenaire au futur encore très incertain.
OLIVIER UBERTALLI
