La Francophonie ou l’invitation au voyage

Savez-vous qui a inventé la « francophonie » ce terme si peu élégant pour désigner cette belle idée de rassemblement de peuples et de cultures diverses sous l’étendard d’une langue française qu’ils ont en partage ? C’est Onésime Reclus, géographe béarnais de la fin du XIXème siècle, qui forgea le terme et le concept vers 1880, au cours de ses réflexions enthousiastes quant au destin colonial de la France.

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Le 26ème Salon du livre de Paris (17/22 mars) s’est inscrit dans le programme des Francofffonies (trois « f » pour faire souffler un peu de légèreté, de folie, de modernité sur ce concept parfois empesé), qui, jusqu’en Octobre, proposeront des dizaines de rencontres et de spectacles sous l’égide de l’Organisation Internationale de la Francophonie et de son président Abdou Diouf.

A tout seigneur, tout honneur, les Francofffonies fêtent le centenaire de Léopold Sédar Senghor. Sénégalais, formé à la culture française dans le creuset de la Sorbonne, poète et chef d’état, champion de la négritude qu’il défend avec le guyanais Léon Gontran Damas et le martiniquais Aimé Césaire, il est aussi le promoteur avec ses homologues tunisien Habib Bourguiba, et nigérien Hamani Diori d’une communauté organique francophone « entre nations qui emploient le français comme langue nationale, langue officielle ou langue de culture ». Léopold Sédar Senghor sera le premier écrivain noir élu à l’Académie française en juin 1983. On peut relire Œuvre poétique au Seuil qui présente l’intégralité de sa poésie de Chants d’ombre, publié en 1925, à Nocturnes, publié en 1960.

A 92 ans, Aimé Césaire a abandonné les combats en première ligne mais il défend encore avec une rare intelligence et une belle pugnacité ce qui a rempli sa vie : la poésie, la politique et la négritude. C’est dans sa révolte contre l’européanisation et l’assimilation qu’il trouvera la force de rechercher ce qui fonde son « moi profond » : sa peau noire, la terre des Caraïbes, la culture de ses ancêtres, la puissance de la langue. A ne lire qu’un de ses ouvrages, il faut revenir à Cahier d’un retour au pays natal (éd. Présence africaine), ce texte fondateur où il déclare :

« Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir »

Disciple et confident d’Aimé Césaire, Daniel Maximin explore dans Les fruits du cyclone (éd. du Seuil) la géographie et l’histoire de la Caraïbe, pour essayer de rendre compte de son identité complexe, aussi riche qu’un fruit, née de la multiplicité des influences apportées par l’esclavage et la colonisation, « tellement de blessures, en si peu de géographie ».

L’avantage de la francophonie, c’est qu’elle nous permet de voyager, portés par une langue française enrichie de couleurs et de mots locaux, teintée d’un soupçon d’exotisme, à la fois si proche et si lointaine, familière et étrangère.

Gil Courtemanche dans Une belle mort mêle quelques québécismes savoureux à ce drame universel qu’est la déchéance physique d’un père, la compassion qui ne comble pas le manque d’amour, la transmission entre les générations.

Agota Kristof, hongroise d’origine, suisse d’adoption, a choisi le français pour mettre de la distance entre elle et son passé. Elle met une langue limpide au service d’un univers désespérant, noir, absurde, cruel. C’est égal est un recueil de ses nouvelles, publié en 2005.

Venue de l’Est également, de Slovénie exactement, Brina Svit publie son 3ème roman écrit en français : Un cœur de trop (Gallimard), et se sert de sa double culture pour construire une fiction très romanesque, virtuose, finement psychologique et légèrement distanciée.

Entre Shanghai où elle est née en 1956 et Montréal où elle a émigré en 1989, Ying Chen porte en elle ce vertige d’un double enracinement qu’elle interroge sans fin, autour des thèmes de la mémoire et du temps, dans une trilogie commencée avec Immobile en 1998, Le champ de la mer en 2002, et qui s’achève avec Le mangeur (tous publiés au Seuil).

D’Afrique nous viennent Sony Labou Tansi avec Les sept solitudes de Lorsa Lopez (éd. du Seuil), un hommage à la femme africaine, et Véronique Tadjo qui nous conte la légende d’une reine Baoulé, Reine Pokou (Actes Sud).

Fuyant l’Iran, Chahdortt Djavann s’est fait connaître par un virulent pamphlet contre le foulard islamique Bas les voiles et rend hommage à sa nouvelle langue d’expression par un clin d’œil à Montesquieu et à ses Lettres persanes dans Comment peut-on être français ?(Flammarion).

Et pour finir, un titre qui est tout à la fois une invitation, un kaléidoscope, une promenade dans l’infinie diversité de la francophonie : Le Français est un poème qui voyage (éd. Rue du Monde), une anthologie de Jean-Marie Henry, illustrée par Cécile Gambini, une découverte de la poésie de tous les coins du monde, à faire avec ses enfants, et à lire jusqu’au bout, cette post-face qui explique pourquoi le français a connu un tel rayonnement : un peu d’histoire ne peut pas faire de mal !

Silvia Cauquil

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